Afrique : comment les régimes éliminent leurs rivaux avant les urnes
Sous des apparences de légalité, plusieurs gouvernements africains verrouillent la compétition politique. Comment les derniers jours en Côte d’Ivoire, au Cameroun, en Tanzanie, en Centrafrique ou au Bénin, les lois électorales et les cours constitutionnelles participent à la neutralisation d’opposants.

Le 27 octobre, le Conseil constitutionnel du Cameroun a proclamé les résultats de la présidentielle du 12 octobre. Les chiffres, insusceptibles de recours, donnent Paul Biya — 92 ans, dont 43 au pouvoir — vainqueur avec 53,66 %. Le même jour, à Abidjan, la Commission électorale indépendante (CEI) publiait les résultats provisoires de la présidentielle ivoirienne du 25 octobre : Alassane Ouattara — 83 ans, dont 15 à la tête du pays — l’emporterait avec 89,77 %. Dans les deux cas, la rue s’embrase. Partis d’opposition et société civile dénoncent fraudes massives, musèlement, arrestations et exclusions.
Au Cameroun, les violences postélectorales ont fait plusieurs morts et des centaines de blessés. En Côte d’Ivoire, les forces de sécurité ont réprimé dans le sang les marches de l’opposition avant le scrutin. Elles enlèvent ou détiennent régulièrement des militants et cadres politiques. En Tanzanie, la présidente Samia Suluhu Hassan a éliminé les deux principales formations concurrentes, Chadema et ACT-Wazalendo, verrouillant à son tour le jeu politique.
Ce cycle de brutalité et de verrouillage, qui frappe au cœur la démocratie et les libertés publiques, s’annonce désormais en République centrafricaine, à la veille de la présidentielle de décembre. Les autorités ont déclaré l’ancien Premier ministre Anicet-Georges Dologuélé, principal opposant, apatride, en se fondant sur une interprétation restrictive de la loi. Au Bénin, la Cour constitutionnelle a écarté Renaud Agbodjo, candidat du principal parti d’opposition, Les Démocrates, soutenu par l’ancien président Thomas Boni Yayi, pour « insuffisance de parrainages valides ».
Côte d’Ivoire : les cas Gbagbo et Thiam
On attend encore les résultats définitifs de la présidentielle ivoirienne, mais les chiffres provisoires donnent déjà la victoire à Alassane Dramane Ouattara (ADO). Sans surprise, estiment nombre d’analystes. Tout a commencé le 4 juin 2025, lorsque la CEI a publié la liste finale des candidats, excluant Laurent Gbagbo — acquitté par la Cour pénale internationale mais condamné en pour le « braquage » de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’ouest (BCEAO) — et l’ancien ministre et financier international Tidjane Thiam, accusé de double nationalité. D’autres figures de l’opposition, comme l’ancien ministre Charles Blé Goudé (non réhabilité sur les listes électorales) et l’ancien Premier ministre et président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro (en exil), ont subi le même sort.
Les motifs avancés — condamnations non radiées ou irrégularités de nationalité — relèvent du juridique, mais la lecture politique est claire : neutraliser toute alternative crédible. « En Côte d’Ivoire, vous pouvez inscrire un million d’électeurs, mais sans ces quatre figures-là, l’élection ne sera jamais inclusive », analysait le politologue Netton Prince Tawa dans une interview à Les Faits D’Ici. Ces exclusions « légales » ont suscité de vives critiques internationales dénonçant une judiciarisation du politique, où la justice devient l’instrument du pouvoir. Résultat : un scrutin réduit à un périmètre contrôlé.
Depuis l’annonce des résultats provisoires, Gbagbo et Thiam ont appelé à manifester. Les organisateurs prévoient des marches le 8 novembre à travers le pays, malgré l’interdiction officielle de toute manifestation jusqu’à la mi-décembre. Dans une vidéo diffusée le 27 octobre, juste après la proclamation des résultats par Ibrahime Coulibaly-Kuibiert, président de la CEI, Tidjane Thiam a dénoncé de graves irrégularités : « Dans certaines localités, le nombre de votants dépasse celui des inscrits ». Il évoque « des morts, des blessés et plus de 700 arrestations » avant de qualifier le scrutin de « non démocratique ».
Cameroun : Kamto exclu, tension persistante
Depuis les municipales et législatives de 2020, boycottées par son parti, le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), Maurice Kamto a vu ses marges de manœuvre se réduire.
La loi camerounaise réserve la candidature à la présidentielle aux partis disposant d’élus ou aux indépendants capables de réunir 300 signatures membres du Parlement, conseillers régionaux, chefs traditionnels de premier degré à raison de 30 par région. Or, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti de Paul Biya, contrôle toutes les institutions.
Entre 2020 et 2025, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, véritable tutelle d’Elections Cameroon (Elecam), a fait de cette faille un instrument d’exclusion. Kamto dépose sa candidature le 18 juillet sous la bannière du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem), parti d’Anicet Ekane. Patatras ! Deux jours plus tard, Dieudonné Yebga, revendique la direction du même parti et dépose, lui aussi, une candidature. Une confusion savamment entretenue, selon plusieurs sources, par le ministère de l’Administration territoriale. Le 26 juillet, Elecam retient 13 candidatures sur 83 dossiers et rejette celle de Kamto pour « pluralité d’investitures » par le Manidem. Le 5 août, le Conseil constitutionnel confirme l’invalidation, scellant son exclusion. Mais l’éviction de Kamto n’a pas offert de victoire confortable à Biya.
Durant la campagne, Issa Tchiroma Bakary, candidat du FSNC, a galvanisé les foules et capté une partie de la base du MRC. Plusieurs figures proches de Kamto — Anicet Ekane, Djeukam Tchameni, Jean Calvin Aba’a Oyono, Me Emmanuel Simh — ont rallié sa candidature. Résultat : Tchiroma obtient officiellement 35,19 % des voix, un score inédit pour un opposant depuis 1992. Il revendique cependant 54 %, affirmant avoir été victime d’un « hold-up électoral ». Ses partisans réclament la « restitution de la victoire » dans la rue.
Tanzanie : des concurrents effacés
Le 29 octobre était jour d’élections présidentielle et législatives en Tanzanie. Ce jour-là, les autorités ont décrété un couvre-feu dans la capitale économique tanzanienne Dar es Salam, où des centaines de personnes manifestaient contre le régime. Elles dénoncent les circonstances dans lesquelles ces scrutins se déroulent. Longtemps perçue comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Est, la Tanzanie de 2025 illustre la dérive autoritaire d’un régime qui élimine l’opposition avant même le scrutin. Plusieurs observateurs dénoncent un climat autoritaire croissant : la chef de l’État a fait disqualifier ou emprisonner ses deux principaux concurrents, rendant l’élection pratiquement sans suspense.
Samia Suluhu Hassan, 65 ans, présidente depuis la mort de John Magufuli en 2021, concentre désormais tous les leviers du pouvoir. Les autorités ont arrêté, disqualifié ou réduit au silence ses principaux adversaires — Tundu Lissu (Chadema) et Luhaga Mpina (ACT-Wazalendo). En avril, elles ont arrêté Lissu, rentré d’exil en 2023 après une tentative d’assassinat, pour trahison, un crime passible de mort. Elles ont également arrêté son vice-président, John Heche, le 22 octobre. On a retrouvé Ali Mohamed Kibao mort en septembre 2024, et Humphrey Hesron Polepole a disparu début octobre.
La présidentielle du 29 octobre 2025 ressemble à un plébiscite pour Samia Suluhu Hassan. Le régime a méthodiquement neutralisé toute concurrence. Sous couvert de légalité, le pouvoir a nettoyé le terrain. La présidentielle s’est tenue sans véritable rival. En Tanzanie aussi, la démocratie se vide de son sens, victime de procédures « régulières » mais profondément injustes.
Centrafrique : Dologuélé rendu apatride
Octobre 2025, un étrange paradoxe secoue la Centrafrique : Anicet-Georges Dologuélé, principal opposant au président Faustin-Archange Touadéra, se retrouve sans nationalité. Ayant renoncé à sa nationalité française pour se conformer à la nouvelle Constitution, il se retrouve temporairement sans nationalité — donc inéligible. Dologuélé incarne désormais une victime exemplaire d’un système où le droit électoral devient un outil de verrouillage politique. En effet, une réforme constitutionnelle adoptée à la hâte stipule que tout candidat à la magistrature suprême doit être exclusivement centrafricain. L’objectif affiché : « affirmer la souveraineté nationale ». Mais derrière la rhétorique patriotique, l’opposition dénonce une manœuvre ciblée.
Ses partisans y voient une disqualification déguisée, d’autant plus que le pouvoir a multiplié les obstacles procéduraux autour de sa réinscription sur les listes électorales. Cette innovation autoritaire, moins brutale qu’une arrestation mais tout aussi efficace, illustre une nouvelle tendance : transformer la loi en outil de sélection politique. L’enjeu dépasse le cas centrafricain — c’est la légitimité même du processus électoral qui s’en trouve érodée. La question reste entière : en RCA, le droit protège-t-il la démocratie, ou la redessine-t-on pour en exclure ceux qui dérangent ? En tout cas, la réélection de Touadéra en 2025 semble désormais une formalité, avec l’exclusion de son principal rival.
Ancien Premier ministre et ex-président de la Banque de développement des États d’Afrique centrale (BDEAC), Dologuélé incarne une opposition technocratique solide, enracinée dans les villes. Les faits sont clairs : lors de la présidentielle de 2015, Dologuélé était arrivé en tête au premier tour avec 23,7 % des voix, devant Touadéra (19 %), avant de s’incliner au second tour avec 37 % des suffrages.
Bénin : Renaud Agbodjo éliminé
Le 22 octobre 2025, la Commission électorale nationale autonome (CENA) du Bénin invalide la candidature de Renaud Agbodjo, avocat et représentant du parti Les Démocrates, soutenu par l’ancien président Thomas Boni Yayi (2006-2016). Le motif : un parrainage jugé non conforme. Mais pour l’opposition, ce « vice de forme » cache un verrouillage politique assumé. Depuis 2019, de nombreuses voix critiquent le système de parrainage, qu’elles considèrent comme un outil d’exclusion institutionnalisée. Saisi, le parti obtient un rejet sec de la Cour constitutionnelle, qui déclare n’avoir « pas compétence à statuer sur le fond ». Une position déjà contestée par plusieurs juristes béninois, qui y voient un refus d’arbitrage dans une affaire politiquement sensible.
Le 28 octobre, Agbodjo renonce. « Tirant donc les leçons de toute cette expérience exaltante (…) je pense après moult réflexions qu’il est peut-être temps de faire une pause », a déclaré l’avocat de 43 ans devant la presse, dans son cabinet situé à Cotonou. Il a expliqué avoir « été victime de dysfonctionnements internes à [son] parti politique et d’adversité » et a dit « prendre acte de la décision de la Cour constitutionnelle ». Son retrait, à la veille de la clôture des candidatures, sonne comme un aveu d’impuissance : l’opposition béninoise se retire avant même le combat.
A six mois de la présidentielle d’avril 2026, le scénario semble déjà écrit. Romuald Wadagni, ex-ministre des Finances et dauphin désigné par le président Patrice Talon, avance sans concurrent de poids. Pour plusieurs observateurs, le pouvoir béninois a perfectionné l’art de l’exclusion sans coercition : neutraliser par le droit, légitimer par les institutions.
Dans les systèmes politiques verrouillés, dans plusieurs pays africains, la victoire du pouvoir se joue avant le scrutin.
Par Mahamat Ben Abdel, à Yaoundé




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