Au Bénin, pari risqué du dauphinat présidentiel
En désignant Romuald Wadagni comme candidat de la mouvance présidentielle en 2026, Patrice Talon crédibilise sa promesse de ne pas briguer un troisième mandat. Sa méconnaissance de la politique et l’expérience ivoirienne rappelle combien une transition par dauphin peut être fragile. Analyse.

C’est officiel. Romuald Wadagni, 49 ans, ministre de l’Économie et des Finances, portera les couleurs de la mouvance présidentielle à l’élection de 2026. Patrice Talon a mis fin aux spéculations dans la nuit de samedi à dimanche 31 août. Par cet acte, le chef de l’État béninois tient parole : il ne briguera pas de troisième mandat. Un geste rare dans une sous-région où les Constitutions sont souvent révisées au gré des ambitions.
Toutefois, cette clarification n’épuise pas les questions, elle en ouvre d’autres. Que vaut un dauphinat en Afrique de l’Ouest, où les expériences récentes ont montré à quel point il peut se révéler fragile ? En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara avait désigné en 2020 son Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, comme héritier politique. La disparition soudaine de ce dernier a bouleversé les équilibres et poussé Ouattara à se représenter, malgré ses promesses. Cinq ans plus tard, il est toujours en piste pour un quatrième mandat.
Le parallèle n’échappe à personne : au Bénin, la désignation de Wadagni crédibilise certes la volonté de rupture avec le cycle des mandats sans fin, mais elle place aussi le pays face à un défi institutionnel majeur. La cohésion de la mouvance présidentielle suffira-t-elle à transformer ce choix en adhésion populaire ? Et surtout, la transition se fera-t-elle sans que la tentation du retour de Talon ou d’un bras de fer interne n’apparaisse en cas d’imprévu ?
Continuité… ?
Romuald Wadagni est un technocrate, peu connu politiquement. Artisan des réformes financières depuis 2016, il est devenu le visage des succès macroéconomiques béninois : discipline budgétaire, gestion proactive de la dette, amélioration du climat des affaires, accès facilité aux marchés internationaux. Son profil rassure les partenaires techniques et financiers, dans une région secouée par les chocs politiques, sécuritaires et monétaires. Le choix de Patrice Talon est donc lisible : faire du scrutin de 2026 un plébiscite de continuité. La coalition l’Union Progressiste – Le Renouveau (UP-R) et le Bloc Républicain (BR), qui porte la candidature de Wadagni, inscrit ainsi le débat dans une logique de transition sans turbulence, où l’héritage taloniste serait prolongé sans rupture.
Selon Bruno Houessou, assistant de recherche au Centre d’étude sociologique et de science politique de l’Université d’Abomey-Calavi, cette désignation est « une décision politique lourde de sens ». Pour le chercheur, il est rare au Bénin de « voir des acteurs politiques et de la mouvance s’entendre pour opérer un choix de manière consensuelle sur un candidat ». Cette analyse académique souligne que, derrière l’image de continuité, la pratique de la concertation interne constitue un élément inédit dans le paysage politique béninois, et peut renforcer la légitimité de Wadagni au sein de la majorité.
Mais la politique ne se gagne pas dans les chiffres macroéconomiques. Le défi du candidat sera de transformer cette légitimité technocratique en capital électoral concret. Wadagni devra se construire un visage politique, au-delà du costume de ministre, en allant chercher les réseaux militants, religieux et territoriaux qui, jusqu’ici, restaient sous le contrôle direct de Talon.
« Un mauvais casting »
L’opposition ne s’y trompe pas : elle dénonce déjà une « succession verrouillée ». Le reproche dépasse la simple procédure interne à la coalition. Depuis 2016, le régime Talon a certes engrangé des succès économiques, mais ces performances ont été accompagnées d’une centralisation accrue du pouvoir, de restrictions de l’espace civique et de décisions judiciaires qui ont parfois ciblé des acteurs politiques ou médiatiques critiques. Et, Romuald Wadagni, malgré son parcours impressionnant — réduction du déficit budgétaire de près de 2 points de PIB entre 2016 et 2024, maîtrise de la dette publique ramenée à environ 38 % du PIB en 2025, et un taux de croissance moyen oscillant autour de 5,5 % ces dernières années — reste avant tout perçu comme un technocrate de cabinet, et non comme un leader de terrain.
À cela s’ajoute un défi de notoriété majeur pour Wadagni. Comme le souligne un auditeur de RFI au Bénin : « La candidature de Romuald Wadagni, c’est un mauvais casting. Romuald Wadagni n’est pas connu. Il n’est pas connu des Béninois. Il est quand même ministre des Finances depuis neuf ans, un technocrate trop technique, mais aucun ancrage dans le monde rural. Il sait parler aux institutions financières internationales — Banque mondiale, FMI, agences de notation — mais pas au Béninois de l’intérieur du pays. »
Les défis de Wadagni
Pour séduire l’électorat populaire, il devra se construire un visage politique crédible, au-delà du costume de ministre, en s’appuyant sur les réseaux militants, religieux et territoriaux qui, jusqu’ici, restent sous le contrôle direct de Talon. Cela implique de nouer des relations avec les associations de jeunes, les coopératives agricoles et les structures religieuses, qui représentent une part significative du tissu électoral béninois. À titre d’exemple, les jeunes de moins de 35 ans constituent environ 60 % de la population votante dans les départements du nord et du centre, et leur mobilisation peut faire basculer des circonscriptions clés.
C’est là que se joue la véritable épreuve : incarner un leadership capable de mobiliser au-delà des indicateurs macroéconomiques, en transformant la croissance en gains tangibles pour les citoyens. Le discours devra toucher le pouvoir d’achat, la création d’emplois pour les jeunes (le chômage structurel touche environ 11 % de la population active selon les derniers chiffres du BIT pour 2024), et la réduction des inégalités territoriales — par exemple, l’accès à l’eau potable et aux infrastructures routières dans les départements périphériques, encore largement déficitaires.
Leçons ivoiriennes
Le parallèle avec la Côte d’Ivoire s’impose. En 2020, le président Alassane Ouattara avait choisi son Premier ministre Amadou Gon Coulibaly comme dauphin. Mais la mort brutale de ce dernier, en pleine campagne, a bouleversé le jeu. Faute de mécanisme clair, Ouattara a repris la main et s’est représenté. Résultat : un troisième mandat controversé, marqué par des tensions et des violences.
Cinq ans plus tard, le scénario s’est encore durci : en 2025, Ouattara est officiellement candidat à un quatrième mandat, malgré ses engagements passés à se retirer. La justification juridique repose sur la « réinitialisation » des mandats par la Constitution de 2016. Mais le coût politique est immense : contestations, exclusions de figures de l’opposition et soupçons d’érosion démocratique.
Le cas ivoirien est un avertissement : un dauphinat présidentiel ne protège de rien si la succession n’est pas institutionnalisée. Le Bénin, qui veut apparaître comme un modèle de stabilité démocratique, a tout intérêt à éviter ce piège.
Komlon Ganvié, à Cotonou




Laisser un commentaire