Que vaut réellement la BAD en 2025 ?
Ce 1er septembre 2025, Sidi Ould Tah prend les rênes de la Banque africaine de développement. Crédible et innovante, elle doit transformer les promesses financières en routes, écoles et centrales électriques, tout en mobilisant le capital privé pour répondre aux besoins urgents de l’Afrique.

Elu en mai 2025, Sidi Ould Tah a pris ses fonctions comme neuvième président de la Banque africaine de développement (BAD) ce 1er septembre à Abidjan en Côte d’Ivoire. Ancien patron de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA), le Mauritanien arrive à la tête de l’institution panafricaine à un moment particulièrement délicat. D’un côté, la BAD peut se prévaloir de fondamentaux financiers solides, d’une notation triple-A et d’une crédibilité internationale régulièrement saluée par ses partenaires. De l’autre, elle doit encaisser un choc politique et financier majeur : la décision de l’administration Trump de suspendre la contribution américaine au Fonds africain de développement (FAD), soit un manque à gagner estimé à 555 millions de dollars.
Au-delà de la perte financière, c’est un signal géopolitique préoccupant : il rappelle la dépendance de l’Afrique à des bailleurs extérieurs et l’instabilité des engagements internationaux, au moment même où le continent cherche à s’affirmer comme un pôle de croissance et d’innovation.
Dans ce contexte, l’entrée en fonction de Sidi Ould Tah n’est pas seulement un passage de témoin. Et l’impétrant en est conscient : « Le temps de la campagne est terminé, place au temps de l’action commune. L’Afrique doit bâtir sa propre capacité à mobiliser ses ressources et à les canaliser vers ses priorités », a-t-il déclaré lors de la cérémonie d’investiture. Toutefois, une question s’impose : que vaut réellement la BAD aujourd’hui dans le développement africain ?
Une institution crédible
La première force de la BAD réside dans sa robustesse financière. Notée triple-A par les principales agences de notation internationales, elle bénéficie d’un accès privilégié aux marchés de capitaux, ce qui lui permet de lever des fonds à des conditions exceptionnellement avantageuses, bien en deçà des coûts de financement auxquels font face la plupart des banques de développement.
En 2024, la BAD a franchi un cap en émettant le premier instrument hybride perpétuel jamais lancé par une banque multilatérale, pour un montant de 750 millions de dollars, et sursouscrit huit fois par les investisseurs. Ce succès témoigne non seulement de la confiance internationale envers l’institution, mais aussi de sa capacité à innover financièrement pour répondre aux besoins croissants de développement du continent.
Face à la diminution annoncée des financements américains, le Fonds africain de développement (FAD) se réajuste. À partir de 2027, il pourrait émettre des obligations d’un montant total de 5 milliards de dollars tous les trois ans. Cette stratégie viserait à compenser partiellement le retrait de certains bailleurs traditionnels, tout en élargissant et diversifiant ses sources de financement.
Une Afrique en croissance…mais fragile
Selon le rapport Perspectives Économiques Africaines 2025, publié en janvier 2025 par la BAD, la croissance moyenne du continent devrait atteindre 4,2 % en 2025, un niveau supérieur à la moyenne mondiale (3,3%, selon le Fonds monétaire international). 11 des 20 économies les plus dynamiques au monde sont africaines, témoignant d’un potentiel de développement significatif et d’un dynamisme entrepreneurial croissant. Les investissements dans les infrastructures, l’industrialisation et la transformation numérique alimentent cette dynamique, tandis que l’intégration régionale et les accords commerciaux renforcent l’attractivité du continent.
Mais cet optimisme s’accompagne de fragilités notables. 21 pays africains sont déjà confrontés à des situations de vulnérabilité ou de surendettement, avec des marges de manœuvre budgétaire limitées et une exposition élevée aux chocs externes, qu’ils soient financiers, climatiques ou sanitaires. La croissance reste donc inégale, et la résilience économique dépend largement de la capacité des États à mener des réformes structurelles et à diversifier leurs économies.
Dans ce contexte, la BAD ne se contente pas d’être un simple financeur de projets. Elle joue également un rôle stratégique de stabilisateur macroéconomique, en soutenant les réformes, en mobilisant des financements à long terme et en apportant une crédibilité financière essentielle pour des États aux budgets contraints.
Un arsenal financier complet
Pour les gouvernements, la BAD propose des prêts souverains flexibles, ajustables en fonction des contraintes budgétaires et des priorités nationales, intégrant parfois des mécanismes de couverture contre les fluctuations des taux ou des devises. La Banque accompagne également les réformes économiques et la consolidation fiscale, renforçant ainsi la crédibilité financière des États et leur capacité à attirer des investisseurs tiers.
Pour le secteur privé, l’institution va bien au-delà des prêts classiques. Elle propose des prêts non souverains, prend des participations directes ou quasi-equity dans des entreprises stratégiques, et mobilise du capital via des fonds spécialisés dédiés à l’innovation, aux infrastructures ou à la transition énergétique. Ces interventions sont conçues pour partager le risque avec le privé et stimuler l’investissement dans des secteurs à fort impact économique et social.
La BAD dispose également d’un panel complet d’instruments de couverture et de gestion des risques, incluant swaps, options et dérivés financiers, ainsi que des garanties partielles qui rassurent les investisseurs et facilitent l’accès à de nouvelles sources de financement. Elle soutient le trade finance pour fluidifier les échanges commerciaux intra-africains et internationaux et organise des syndications avec des partenaires bilatéraux ou régionaux, maximisant ainsi l’effet de levier de chaque dollar investi.
Des réalisations visibles
La valeur de la BAD se mesure aussi par ses réalisations sur le terrain, à travers l’Afrique. Dans l’énergie, elle a investi 12,7 milliards de dollars depuis 2016, donnant accès à l’électricité à près de 25 millions d’Africains. Ses programmes phares, comme Desert to Power (10 GW solaires au Sahel) et Mission 300 (électrifier 300 millions de personnes d’ici 2030), symbolisent une ambition continentale.

La BAD a aussi contribué à des mégaprojets privés emblématiques : le complexe gazier LNG au Mozambique (24 Mds $), la raffinerie Dangote au Nigeria (19,5 Mds $), ou encore le développement industriel du groupe OCP au Maroc. Dans l’agriculture, elle a lancé l’African Emergency Food Production Facility, qui a soutenu des millions de petits exploitants grâce à la distribution de semences et d’intrants. Enfin, plusieurs projets emblématiques témoignent de sa présence dans les régions : la centrale thermique de Kounoune au Sénégal, l’hydroélectrique Ruzizi III partagé entre Burundi, RDC et Rwanda, ou encore la centrale solaire de D’jermaya au Tchad.
Parmi les réalisations emblématiques figurent la centrale thermique de Kounoune au Sénégal, l’hydroélectrique Ruzizi III entre le Burundi, le Rwanda et la RDC, ou encore la centrale solaire de D’jermaya au Tchad. Autant de preuves que la BAD n’est pas seulement un financeur, mais un acteur de terrain.
Un catalyseur pour le capital privé
Au-delà de ses financements directs, la Banque africaine de développement joue un rôle clé de catalyseur pour les investissements privés sur le continent. Depuis 2018, l’Africa Investment Forum a généré environ 225 milliards de dollars d’intentions d’investissement, en facilitant le dialogue entre gouvernements, promoteurs de projets et investisseurs internationaux.
Plus récemment, l’Alliance for Green Infrastructure in Africa (AGIA) a conclu une transaction de 118 millions de dollars, dont 40 millions apportés directement par la BAD, démontrant l’effet de levier significatif que l’institution peut exercer sur les fonds privés et concessionnels. La BAD soutient également Africa50, un fonds d’investissement dédié aux infrastructures structurantes, qui mobilise des capitaux privés pour des projets à fort impact économique et social, allant des routes et centrales électriques aux solutions d’énergie renouvelable et d’assainissement.
Le de la BAD rôle dépasse ainsi le simple financement : il consiste à créer un environnement propice à l’investissement privé, à sécuriser les risques et à garantir la viabilité à long terme des projets, stimulant ainsi la croissance durable sur l’ensemble du continent.
Prosper Louabalbé




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