Le Sénégal réinvente sa stratégie économique
Plan de redressement, diversification de coopération internationale (France, Japon, Chine, Turquie…) et des mesures correctives en vue avec le Fonds monétaire international au sujet des dettes cachées, le Sénégal trace une nouvelle voie pour sa croissance économique durable.

Le Sénégal réinvente sa stratégie économique en combinant ambitions nationales et ouverture internationale. Le plan « Sénégal 2050 », lancé en octobre 2024 par le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko, vise à tripler le revenu national brut par habitant, de 1 660 USD en 2023 à 4 500 USD d’ici 2050, tout en réduisant la pauvreté de 37,5 % à 15 %. Sa mise en œuvre repose sur une croissance soutenue de 6,25 % par an, l’industrialisation endogène, la valorisation des ressources locales et la décentralisation économique. L’objectif est de transformer le Sénégal en une économie résiliente.
En parallèle, le plan de redressement « Jubbanti Koom » mobilise 5,7 milliards de dollars sur trois ans pour ramener le déficit budgétaire à 3 % du PIB et traiter la dette cachée de 7 milliards USD révélée par le FMI. Pour soutenir cette trajectoire, le Sénégal multiplie les partenariats internationaux : rencontres avec le MEDEF et entreprises françaises, participation à la TICAD 9 au Japon, visite en Turquie, et forum de Davos d’été en Chine. Le satisfecit du FMI à l’issue d’une mission à Dakar le 26 août, est un ouf de soulagement pour les autorités sénégalaises.
« Le Sénégal dispose d’un plan décennal 2024-2035 et un plan d’actions prioritaires qui va jusqu’en 2029. Ces stratégies permettent d’avoir une prévisibilité dans les actions à mener », explique Bakary Séga Bathily, directeur général de l’Agence pour la Promotion des Investissements et des grands travaux du Sénégal (APIX).
En France, opération séduction
Le 27 août 2025, le président Bassirou Diomaye Faye a rencontré le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF) à Paris. Cette rencontre visait à renforcer les partenariats économiques entre la France et le Sénégal, en particulier dans les secteurs des infrastructures, du ciment, de l’énergie, du numérique, de l’agriculture et des services. Le président Faye a présenté la vision du Sénégal 2050 et a souligné les réformes fiscales et réglementaires entreprises pour améliorer le climat des affaires et attirer les investissements étrangers.
Cette rencontre s’inscrit dans une série d’initiatives visant à renforcer les relations économiques entre le Sénégal et la France. En février 2025, une mission d’entreprises françaises, organisée par Bpifrance et MEDEF International, a été conduite au Sénégal, réunissant 25 entreprises françaises issues de secteurs stratégiques tels que l’énergie, le numérique, la logistique, l’ingénierie et les services. Cette mission a permis d’explorer de nouvelles opportunités de coopération et de renforcer les partenariats d’affaires entre les deux pays.
Le président Faye a également rencontré le président du MEDEF, Patrick Martin, et le président du Conseil national du patronat (CNP) du Sénégal, Baïdy Agne, pour discuter des perspectives de croissance économique et des opportunités d’investissement au Sénégal. Ces échanges ont permis de mettre en lumière les atouts du Sénégal en tant que destination stratégique pour les investissements étrangers.
Au Japon, le Sénégal se repositionne
Lors de la 9ᵉ Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD 9), tenue à Yokohama du 20 au 22 août 2025, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a consolidé la position du Sénégal en tant que pivot stratégique en Afrique de l’Ouest. Le 21 août 2025, un Mémorandum de Coopération a été signé entre le Sénégal et le Japon, visant à renforcer le niveau de formation professionnelle des populations sénégalaises. Cet accord prévoit notamment la construction d’une annexe du Centre de Formation Professionnelle et Technique Sénégal-Japon (CFPT-SJ) à Diamniadio.
Parallèlement, un accord tripartite a été conclu entre le ministère de la Santé et de l’Action sociale du Sénégal, Carrefour Médical et Fujifilm pour introduire des solutions innovantes de dépistage de la tuberculose via la radiographie mobile numérique, améliorant ainsi la capacité du pays à lutter contre cette maladie endémique.
En marge de la TICAD 9, le président Faye a rencontré la cheffe du gouvernement tunisien, Sarra Zaafrani Zenzeri. Cette rencontre a permis de réaffirmer la volonté des deux pays de renforcer leur coopération bilatérale, en mettant l’accent sur des projets stratégiques dans les domaines économique, social, technologique et scientifique. Les discussions ont également préparé la tenue de la Haute Commission mixte tuniso-sénégalaise au premier semestre 2026.
Avec la Turquie, une alliance stratégique
La visite officielle du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko en Turquie, du 7 au 11 août 2025, a marqué une étape significative dans le renforcement des relations bilatérales entre les deux nations. Avec le président turc, Recep Tayyip Erdoğan il a été question de l’énergie, l’agriculture, l’industrie, la défense, l’enseignement supérieur et la culture.
Cette visite a abouti à la signature d’accords bilatéraux. Parmi les projets notables, on peut citer le financement par la Turquie de plusieurs infrastructures au Sénégal, telles que le Centre international de conférence Abdou Diouf à Diamniadio (32 milliards de FCFA), l’Aéroport international Blaise Diagne (74 milliards de FCFA), le marché d’intérêt national de Diamniadio (68 milliards de FCFA) et le complexe Dakar Arena (74 milliards de FCFA).
Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 249,1 milliards de FCFA en 2024, marquant une hausse de 34,4 % par rapport à 2023. Le Sénégal a exporté vers la Turquie pour 10,2 milliards de FCFA, principalement des produits de la pêche, des minéraux et des graines oléagineuses. Les importations sénégalaises en provenance de Turquie se sont élevées à 239 milliards de FCFA, représentant 4,8 % des importations totales du pays.
Dans une perspective à moyen terme, les deux nations ont exprimé leur ambition de porter le volume des échanges commerciaux à 1 milliard de dollars (environ 562 milliards de FCFA), avec un objectif ultérieur de 3 milliards de dollars, en renforçant les cadres commerciaux et juridiques pour les investissements.
En Chine, plaidoyer pour plus d’investissements
Lors du Forum économique mondial d’été à Tianjin en Chine (juin 2025), le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a pris la parole au nom du continent africain, soulignant l’importance stratégique de l’Afrique dans les dynamiques économiques mondiales. Il a notamment déclaré : « Le monde a besoin d’expérimenter d’autres espaces de croissance qu’il ne peut, dans une certaine mesure, trouver que sur le continent africain. »
Ousmane Sonko a identifié deux sphères majeures de compétition économique mondiale : l’économie numérique et l’économie classique, comprenant la production agricole, industrielle et minière. Il a insisté sur le fait que l’Afrique représente une réponse incontournable aux besoins croissants des acteurs économiques globaux dans ces deux domaines.
Positionnant le Sénégal comme un partenaire stratégique, Sonko a mis en avant les atouts du pays : stabilité politique, sécurité, population jeune et dynamique, et ouverture aux investissements. Il a assuré aux investisseurs que « investir au Sénégal, ce n’est pas aller à l’aventure. Nous avons deux atouts majeurs : la prévisibilité et la transparence. »
Le Premier ministre a également annoncé l’organisation prochaine à Dakar d’un forum sur l’investissement, invitant les participants de Tianjin à venir découvrir les opportunités offertes par le Sénégal. Il a conclu son intervention en lançant un message d’espoir : « Nous n’avons pas besoin de réinventer la roue. Ce qui a réussi en Asie peut aussi réussir en Afrique. »
Le Plan « Jubbanti Koom »
« Jubbanti Koom » est un plan de redressement économique et social du Sénégal. Présenté le 1er août 2025, il constitue la pierre angulaire de la stratégie de relance du pays. Il est doté d’un financement ciblé de 5 667 milliards de francs CFA (≈ 8,6 milliards d’euros) sur trois ans. Ce Plan se distingue par sa volonté de se passer de nouvel endettement extérieur. Un signal fort en matière de souveraineté économique. « Jubbanti Koom » met l’accent sur les secteurs stratégiques. Il s’agit des infrastructures, l’agriculture, l’énergie et l’éducation. Le but étant de stimuler la croissance économique et de favoriser la création d’emplois.
L’un des objectifs centraux du plan est de ramener le déficit budgétaire à 3 % du PIB d’ici 2027. Pour y parvenir, le gouvernement prévoit de réduire le train de vie de l’État, de rationaliser les dépenses publiques et de réexaminer les contrats publics. Cette approche vise à rétablir la discipline budgétaire tout en améliorant la transparence de la gestion des finances publiques.
Cette feuille de route conjugue redressement macroéconomique et impact social. Elle ambitionne de poser les bases d’une croissance durable et inclusive, capable de répondre aux défis structurels du pays tout en préparant le Sénégal à une trajectoire économique plus autonome.
Défis structurels et tensions
Une mission du Fonds monétaire international (FMI), dirigée par M. Edward Gemayel, a achevé le 26 août 2025, une visite de travail au Sénégal. Objectif : discuter des mesures correctrices à la suite du rapport de la Cour des comptes publié le 12 février 2025. Satisfecit général, pour les autorités sénégalaises qui peuvent à nouveau « solliciter un nouveau programme appuyé par le FMI ». L’institution de Bretton Woods se tient prêt à accompagner le Sénégal, « tout en tirant les leçons des conclusions de la Cour des comptes ».
Le Sénégal se heurte depuis quelques mois à des obstacles structurels qui pourraient freiner ses ambitions économiques. La dette cachée, estimée à 7 milliards de dollars et révélée par le FMI, a entraîné l’arrêt d’un programme de financement de 1,8 milliard de dollars. Cette révélation avait mis en lumière des fragilités dans la transparence financière et la gouvernance des finances publiques.
Sur le plan diplomatique, les relations avec la France, partenaire historique du Sénégal, connaissent un refroidissement. Le gouvernement cherche à rééquilibrer ses alliances internationales, en diversifiant ses partenariats avec la Chine, la Turquie et le Japon. Cette stratégie vise à réduire la dépendance aux anciennes puissances coloniales. Elle va sécuriser des flux d’investissement stables et renforcer le positionnement du Sénégal dans la compétition régionale.
Pape Madiakhaté, à Dakar




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