Chargement en cours
Publicité

Transformation digitale : le Cameroun en panne de réseau

Près de dix ans après l’adoption d’un plan stratégique pour l’économie numérique, le Cameroun peine à tenir ses promesses. Infrastructures vétustes et services médiocres freinent une transformation digitale.

En 2015, l’installation de la fibre optique à Yaoundé avait nourri de grands espoirs pour l’avenir du numérique. @prosper-louabalbe

Les Camerounais n’avaient pas besoin d’un communiqué officiel pour savoir que leur téléphone coupe plus souvent qu’il ne connecte. Mais cette fois, le constat a été reconnu par les autorités elles-mêmes lors du conseil des ministres du 31 juillet. La qualité de service des opérateurs est déplorable, et le constat officiel ne change rien au quotidien des usagers.

Ces derniers jours, à travers le pays, il est devenu difficile de passer un simple appel. Principal opérateur incriminé : le français Orange. Les services du sud-africain MTN, et du camerounais Camtel qui peine à couvrir le territoire national, sont eux aussi critiqués. « Il m’arrive de répéter un appel trois ou quatre fois avant qu’il n’aboutisse. Et même lorsqu’il passe, la communication se coupe au bout de quelques secondes », raconte un utilisateur.

Selon Minette Libom Li Likeng, ministre camerounaise des Postes et Télécommunications (Minpostel), la situation s’explique par « une couverture incomplète et inégale du territoire, une continuité de signal insuffisante, des congestions récurrentes et des débits aléatoires. » Autrement dit, c’est l’ensemble du système qui est défaillant. Les causes ? Des investissements insuffisants, une maintenance bâclée et une régulation trop laxiste pour contraindre les opérateurs à se mettre au niveau.

Des infrastructures vétustes

Le constat vient de l’intérieur. Il est dressé par l’Agence de Régulation des Télécommunications (ART), principal intermédiaire entre les opérateurs de téléphonie mobile et l’Etat camerounais. Ici, les rapports se succèdent, mais le diagnostic reste inchangé : des équipements vieillissants, incapables de suivre la croissance du trafic. Et surtout, le refus des opérateurs de mutualiser leurs installations plombe la qualité de service et alourdit les coûts.

Les indicateurs internationaux confirment ce retard. Le rapport 2024 e-Government Knowledgebase (UNeGovKB) des Nations Unies sur l’e-participation est sans appel : le Cameroun est 105ᵉ sur 193 pays, loin derrière ses voisins. Déjà en 2017, la Banque mondiale dénonçait l’incapacité de l’administration à utiliser ses propres plateformes numériques.

En février 2025, lors des Rencontres économiques du Cameroun, le Dr Pierre-François Kamanou, expert en télécommunications, a encore tiré la sonnette d’alarme. L’absence d’une interconnexion locale fiable force même les SMS nationaux à transiter par la France. Une situation qui, selon lui, traduit une perte de souveraineté numérique.

Un réseau qui étouffe les usagers

Le pays ne dispose que de peu d’infrastructures locales pour la voix, les données, le SMS ou l’USSD. La téléphonie fixe moderne est quasi inexistante. Les start-ups locales, elles, butent sur des obstacles techniques, financiers et réglementaires. Résultat : le réseau demeure marqué par des coupures fréquentes, une instabilité chronique et une indisponibilité récurrente des services numériques.

Les plus touchés sont les acteurs de proximité, notamment les gérants de kiosques de téléphonie mobile et les prestataires de transferts d’argent. « Ici au carrefour Nsam (à Yaoundé) où je suis installé, lorsque la connexion est bonne, je peux faire un chiffre d’affaires de plus d’un million de FCFA. Mais les jours de perturbations du réseau, les clients repartent sans pouvoir effectuer de transaction », se plaint Céline Tchinda, gérante de kiosque.

Le 28 juillet 2025, de graves interruptions de réseau ont paralysé les opérations d’une banque à Yaoundé, affectant plus de 200 clients. Les explications avancées évoquent : un trafic en hausse, les délestages électriques et même des actes de sabotage. Or, l’indisponibilité d’Internet bloque directement l’accès aux services financiers, des retraits aux consultations en ligne.

« Nous sommes abonés à Camtel. Certains jours, il est impossible de travailler. Nous avons choisi des solutions alternatives avec la connexion de l’opérateur MTN, qui utilise pourtant aussi l’infrastructure de Camtel », explique un responsable informatique d’une banque à Yaoundé. Même si entre opérateurs, l’on se renvoie les responsabilités.

Ce n’est pas une nouveauté. Déjà en avril 2023, les abonnés, excédés, avaient organisé une grève numérique en se mettant massivement en « mode avion » pour dénoncer la médiocrité des services. Une protestation symbolique qui n’avait pas entraîné de réaction notable des autorités.

Des promesses répétées

Depuis près de dix ans, le gouvernement recycle les mêmes promesses. Le dernier conseil ministériel a encore accouché d’un « plan d’action » : des inspections immédiates pour contraindre les opérateurs à respecter les standards, et une réforme structurelle destinée à moderniser les réseaux, renforcer la régulation et sécuriser les infrastructures.

Pourtant, en mai 2016, le Cameroun avait adopté un Plan stratégique de développement de l’économie numérique dans le cadre de la Vision 2035. Ce plan ambitionnait de doubler la contribution du numérique au PIB (de 5 % à 10 %), de créer 50 000 emplois directs et de tripler les recettes fiscales du secteur à l’horizon 2020. Il visait aussi à porter la couverture haut débit mobile à 65 % et à réduire les coûts des services numériques.

Une stratégie sans direction claire

En 2025, le bilan est accablant. Le Cameroun reste englué dans la fracture numérique, avec des infrastructures obsolètes, une cybersécurité inexistante et des compétences insuffisantes. Le très haut débit n’existe que sur le papier. Un rapport du ministère de l’Économie, publié en novembre 2024, identifie trois freins principaux : une offre limitée, une demande faible et une gouvernance insuffisante.

Sur le plan des infrastructures, le très haut débit reste embryonnaire. « Le Cameroun ne dispose pas de plan directeur pour gérer la bande passante. Les centres de données sont quasi absents et la couverture reste inégalement répartie, surtout en zones rurales », observe Ruben Tamo, ingénieur en télécommunications. Il ajoute : « Le développement des compétences numériques demeure limité, que ce soit en intelligence artificielle ou en production de contenus locaux. »

L’accès à Internet reste également freiné par des coûts élevés. La culture numérique reste peu développée, même dans l’administration, et les services publics en ligne sont encore marginaux. La faible cybersécurité et l’absence de plateformes fiables renforcent la méfiance des usagers.

La gouvernance du secteur peine à se structurer. Les formations disponibles ne correspondent pas toujours aux besoins du marché, les financements demeurent insuffisants et les politiques de soutien à l’innovation locale restent quasi inexistantes. Des domaines comme le e-commerce, la fintech ou les industries créatives peinent encore à émerger.

Prosper Louabalbé, à Yaoundé

Laisser un commentaire