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Présidentielle 2025 : la fronde des évêques contre Paul Biya

À moins de deux mois de la présidentielle au Cameroun, une voix inhabituelle s’élève avec force : celle des évêques catholiques qui dénoncent l’usure du pouvoir, la corruption et l’injustice, et remettent en cause la candidature de Paul Biya.

Mgrs Lontsié-Keune, Kleda, Yaouda Hourgo, Abbo : les visages de la fronde anti-Biya. ©DR Montage : Les Faits D’Ici

Les consultations menées en prélude à la présidentielle 2025 pour le candidat Paul Biya, par le secrétaire général de la présidence de la République se poursuivent au Palais d’Etoudi à Yaoundé. Le 13 août, Ferdinand Ngoh Ngoh a reçu le bureau de la Conférence épiscopale nationale (CEN) conduite par Mgr Andrew Nkea Fuanya et des évêques qui n’ont pas publiquement pris position contre le pouvoir de Yaoundé.

A l’issue de cette entrevue, le président de CEN a déclaré que « l’Église elle-même n’est pas partisane et il est même interdit par le code de droit canonique aux prêtres et aux évêques d’appartenir à des partis politiques, mais nous ne sommes pas indifférents à la situation politique dans notre pays. » Une réaction qui aurait « calmé » ceux qui regardaient d’un mauvais œil la rencontre entre des membres du clergé et le pouvoir de Yaoundé.

L’Église face à la crise politique

Ces derniers mois, des évêques ont multiplié des sorties contre la candidature du président sortant Paul Biya. La fronde, d’ordinaire discrète dans le paysage politique camerounais où l’Église garde souvent une posture prudente, prend aujourd’hui une tournure inédite et retentissante.

En s’engageant dans le débat public avec force, des figures ecclésiastiques majeures telles que Mgr Samuel Kleda, archevêque métropolitain de Douala, Mgr Paul Lontsié-Keune, archevêque de Bafoussam, Mgr Yaouda Hourgo, évêque de Yagoua, et Mgr Emmanuel Abbo, évêque de Ngaoundéré, questionnent non seulement la légitimité d’un nouveau mandat de Biya, mais aussi la viabilité démocratique et morale du pays.

Leur message résonne comme un appel au changement profond, un appel qui pourrait faire basculer la donne politique dans un contexte marqué par une usure du pouvoir et une défiance populaire grandissante.

« Le peuple murmure… »

Dans plusieurs interventions publiques et écrites, l’Église catholique camerounaise a choisi de sortir de sa réserve habituelle pour interpeller directement le pays. La première, datée du 30 juillet 2025, signée par Mgr Joseph Lontsié-Keune, archevêque de Bafoussam, s’intitule « Le peuple murmure… nous nous interrogeons ». Il y écrit : « Le peuple ne manifeste pas encore, mais il murmure… Et nous, comme pasteurs, nous ne pouvons rester indifférents. Nous nous interrogeons sur la justice et l’équité qui entoureront ce prochain scrutin. Une élection juste est la base d’une paix durable. » Dans une sortie au cours d’une homélie, largement relayée sur Facebook, il a été encore plus critique.

En quatre pages, Mgr Lontsié-Keune met en doute la transparence et l’équité du processus électoral, soulevant des questions cruciales sur la capacité des institutions à garantir une compétition libre et honnête. Il appelle le pouvoir à plus de responsabilité et d’engagement pour une élection crédible : « Nous invitons les autorités à garantir un climat apaisé et équitable, sans violences ni intimidations, afin que le vote reflète véritablement la volonté du peuple. »

« Notre pays est malade »

La seconde lettre, diffusée le 10 août 2025 est signée du sulfureux archevêque métropolitain de Douala, Mgr Samuel Kleda. Elle porte sur le « climat social au Cameroun à la veille de l’élection présidentielle ». Ce document de 14 pages renforce cet appel à la vigilance et à la responsabilité citoyenne. Mgr Kleda y dénonce l’usure du régime Biya et tire un diagnostic sévère de la situation du pays :

« Notre pays est malade. Les dirigeants semblent ne plus savoir quoi faire, leur entêtement à conduire la gestion de l’État est inquiétant […]. Nous avons le devoir d’alerter sur les signes avant-coureurs de la mort lente du Cameroun. »

Pour lui, ce malaise profond « prend sa source dans des actes anti-évangéliques institués », citant notamment la « mauvaise gouvernance » et la « corruption » qui alimentent une « pauvreté généralisée », le « délabrement du réseau routier » ainsi qu’un « accès difficile à l’eau et à l’électricité ». L’archevêque dénonce aussi la déconnexion des dirigeants vis-à-vis du peuple : « Le citoyen n’est plus au cœur des préoccupations des dirigeants. L’accent est mis sur l’individu, le clan, l’ethnie, le lobby », au détriment du plus grand nombre. »

Un appel à l’alternance pour sauver le pays

Quelques mois plus tôt, en décembre 2024, Mgr Yaouda Hourgo, évêque de Yagoua, avait déjà secoué le climat politique lors d’une homélie publique. Connu pour son franc-parler, il avait dénoncé un pouvoir dans l’impasse, alertant la nation sur la nécessité de changement. Dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, il lance : « On ne va pas souffrir plus que ça encore. On a déjà souffert. Le pire ne viendra pas ! Même le diable, qu’il prenne d’abord le pouvoir, et on verra après ! » Le prélat faisait alors allusions aux appels des militants du RDPC – au pouvoir – qui invitaient lors des meetings de leur parti, le président Paul Biya, 92 ans, dont 43 à la tête du Cameroun, à se représenter pour un… huitième mandat.

Interrogé quelques jours plus tard sur Équinoxe TV, Mgr Yaouda en rajoutait sur l’âge du chef de l’État. « Pourquoi exige-t-on toujours qu’il soit candidat ? Vous pourriez donner la houe ou la machette à votre grand-père de 92 ans pour qu’il aille à pied travailler au champ ? Quel genre de Camerounais êtes-vous ? » a-t-il insisté, faisant écho à l’exaspération d’autres évêques camerounais ces derniers temps.

Le 5 janvier 2025, le Père Albert Legrand, curé de la paroisse Saint Mathias de Foto, dans l’ouest du Cameroun, a encore marqué les esprits par une homélie au ton incisif. « Pensons à l’alternance. À un moment donné, il faut laisser la place à quelqu’un d’autre », a-t-il déclaré, osant la métaphore du football. « Kylian Mbappé, quand il est fatigué, on le remplace, non ? » 

Contre la souffrance des Camerounais

Le 29 décembre 2024, lors de la messe d’ouverture de l’année jubilaire dans le diocèse de Ngaoundéré, Mgr Emmanuel Abbo a posé des questions graves et urgentes aux autorités du pays. « Comment est-il possible que l’appel désespéré des Camerounais ne pousse pas les responsables de ce pays à mettre fin aux souffrances des Camerounais ? […] On demande aux Camerounais d’éviter les discours de haine, mais du sommet nous arrivent des paroles de violence, de menace, d’intimidation. De qui se moque-t-on ? » a lancé l’évêque de la capitale de la région de l’Adamaoua.

En réponse au ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, qui multiplie des sorties menaçantes vis-à-vis de toutes voix discordantes, Mr Abbo se lâche : « Qui va-t-on gouverner lorsqu’on aura broyé tous les Camerounais dans le « Moulinex » ou lorsqu’on sera passé sur eux avec le rouleau compresseur ? » Cette intervention s’ajoute aux prises de position de ses confrères et renforce l’appel à un changement profond dans la gouvernance du pays.

Tilmidja Malam, à Yaoundé

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