Redressement du Sénégal, à quel prix ?
Le plan Jubbanti Koom vise à redresser l’économie sénégalaise grâce à une mobilisation locale massive, dans un contexte de rupture avec le FMI. Ce pari souverainiste soulève des questions cruciales sur sa soutenabilité sociale et économique.

Ces dernières années, le Sénégal fait face à une situation financière délicate. La dette publique a dépassé les 100 % du PIB, plaçant le pays dans une situation d’endettement critique, aggravée par des déficits budgétaires sous-évalués. En mars 2025, la mission du FMI a suspendu un programme d’appui de 1,8 milliard de dollars, mettant en lumière des insuffisances majeures dans la gestion des finances publiques. En réaction, le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye ont présenté le 1er août 2025 le plan Jubbanti Koom, un ambitieux programme de redressement économique et social s’étendant jusqu’en 2050, centré sur une mobilisation accrue des ressources nationales.
Ce plan appelle à un resserrement budgétaire sans précédent et à une transformation profonde des structures de l’État. Mais dans ce contexte, le citoyen sénégalais est-il prêt à accepter la rigueur nécessaire? Le Sénégal peut-il vraiment réussir ce pari d’autonomie sans risque de fracture sociale ou d’essoufflement économique ?
5 600 milliards de F à mobiliser
Ce programme structurant vise à corriger les déséquilibres macroéconomiques et à impulser une nouvelle dynamique de croissance inclusive et durable. Il constitue une feuille de route stratégique pour lever les principales contraintes économiques, en mettant l’accent sur la rigueur budgétaire, la rationalisation des dépenses publiques et la mobilisation d’autres ressources financières endogènes. « Vous avez fait le choix de la rupture, et nous avons fait le choix de la vérité pour corriger les anomalies », a déclaré Diomaye Faye, ajoutant que le plan répond aux interrogations des partenaires internationaux : « Comment allez-vous redresser le pays ? Toute l’ingéniosité de ce plan réside dans le chiffrage précis de ce qui sera fait. »
Dans les faits, le plan Jubbanti Koom se décline en trois phases distinctes : d’abord un redressement budgétaire jusqu’en 2029, puis une impulsion vers une croissance diversifiée entre 2029 et 2034, et enfin une accélération pour un développement durable à l’horizon 2050. Dès la première étape, le gouvernement a fixé un objectif ambitieux : réduire le déficit budgétaire à 3 % du PIB et mobiliser 5 600 milliards de francs CFA principalement via des ressources internes. Ce financement repose sur une taxation renforcée du secteur informel – jeux en ligne, mobile money, amendes – la rationalisation des dépenses publiques, la suppression des exonérations fiscales non justifiées, la valorisation des actifs publics et la promotion de mécanismes financiers innovants comme la finance islamique.
Cette stratégie se veut un « financement par le Sénégal et pour le Sénégal », selon les termes officiels. Mais pour nombre d’économistes, elle s’accompagne d’un risque élevé : un alourdissement de la pression fiscale qui pourrait freiner la consommation des ménages et étouffer l’activité privée.
Les Sénégalais appelés à « serrer la ceinture »
La dimension sociale du plan pose question. Alors que le pays traverse une phase marquée par l’inflation, le chômage des jeunes et la montée des inégalités, l’appel à « serrer la ceinture » pourrait exacerber les tensions. La hausse des prélèvements et la baisse des subventions se traduiront par des sacrifices pour de nombreuses familles, notamment dans les couches populaires. La capacité du gouvernement à maintenir le dialogue social, à assurer une bonne communication et à accompagner les ménages les plus vulnérables sera déterminante pour éviter un rejet massif du plan. Car au-delà des chiffres et des réformes, le succès de Jubbanti Koom dépendra en dernier ressort de l’adhésion des Sénégalais à ce projet de redressement.
Le plan Jubbanti Koom est un pari risqué. Il reflète une volonté louable d’émancipation économique et de souveraineté, mais il s’appuie sur une trajectoire rigoureuse où la marge d’erreur est faible. Le redressement du Sénégal ne se fera pas sans coûts ni sacrifices. Le défi sera de trouver un équilibre fragile entre rigueur budgétaire, maintien de la croissance et cohésion sociale. La réussite de ce plan dépendra donc autant de la capacité du gouvernement à piloter efficacement les réformes que de sa faculté à convaincre les citoyens de les accompagner. En ce sens, le Sénégal est engagé dans une phase cruciale de son histoire économique, où la patience, la transparence et la justice sociale seront les clés de son avenir.
Tension avec le FMI…
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte international tendu. Le Sénégal doit composer avec la suspension du programme d’appui du Fonds monétaire international (FMI), qui conditionnait auparavant son accès aux financements extérieurs. Le Fonds a pointé du doigt des erreurs dans la déclaration des déficits et des engagements de dette, ce qui a brisé la confiance. Le gouvernement assume cette rupture avec l’institution, défendant l’idée qu’il est désormais possible de reconstruire l’économie sur la base d’un financement interne, plus transparent et plus durable. Cependant, cette posture souverainiste s’accompagne d’une forme d’isolement momentané, les marchés internationaux restant vigilants face à cette nouvelle orientation. Sans un retour rapide d’un cadre institutionnel clair avec les partenaires financiers, le Sénégal risque de se heurter à des difficultés pour attirer les capitaux étrangers nécessaires à certains grands projets d’infrastructure.
Partenariats et réalités sous-régionales
Sur le plan interne, Jubbanti Koom ne se limite pas à une question de recettes. Il engage aussi une réforme profonde de la gouvernance économique. L’État veut revoir les contrats dans les secteurs stratégiques – pétrole, gaz, mines – pour en tirer davantage de bénéfices, réduire les gaspillages et renforcer la digitalisation de l’administration. Pour accélérer la mise en œuvre, le Premier ministre concentre entre ses mains un pouvoir accrus. Par ailleurs, la rationalisation du fonctionnement de l’État passera par la suppression ou la fusion d’agences, la réduction des coûts de fonctionnement et un recentrage des dépenses.
Le Sénégal évolue également dans un contexte régional complexe. La CEDEAO est fragilisée par les récents coups d’État et le départ de plusieurs pays membres clés. La monnaie unique, l’Eco, attend toujours son lancement effectif, laissant la porte ouverte à un éventuel retour à une monnaie nationale si les blocages persistent.
Pape Madiakhaté, à Dakar




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