Cameroun : Pourquoi Issa Tchiroma Bakary fait-il peur ?
Ancien ministre, vétéran des combats politiques, et aujourd’hui l’un des rares à défier frontalement Paul Biya, Issa Tchiroma Bakary cristallise les tensions à l’approche de la présidentielle d’octobre 2025. Entre audace, expérience et calculs stratégiques, sa candidature ne laisse personne indifférent.

Le 31 juillet 2025, Issa Tchiroma Bakary, candidat à la présidentielle d’octobre 2025, sous les couleurs du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), a été empêché de voyager. Selon un communiqué audio diffusé sur son compte TikTok, il a été « arbitrairement empêché d’embarquer à l’aéroport de Yaoundé par la décision d’un commissaire affirmant agir sur instruction directe de la présidence de la République », a déclaré l’ex-porte-parole du gouvernement, qui avait démissionné et déclaré sa candidature fin juin. Longtemps allié du président Paul Biya, explique qu’il se rendait à Dakar pour se « recueillir sur la tombe du premier président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo », dont la dépouille repose toujours au Sénégal, pour lui « rendre hommage ». L’interdiction de sortir du territoire brandie par la police des frontières à l’ex-ministre a suscité a fait réagir la classe politique et la société civile.
Ce voyage finalement annulé a de nouveau braqué le feu des projecteurs sur Issa Tchiroma Bakary. À l’approche de la présidentielle de 2025, le leader du FSNC revient sur le devant de la scène avec un appétit politique intact et une parole libérée contre Paul Biya, qu’il avait longtemps défendu mordicus. Ce vétéran du champ de bataille politique camerounais inquiète autant qu’il intrigue, au point de semer le trouble dans les cercles du pouvoir et au sein de l’opposition. Personne n’avait vu venir ce retour au premier plan. Issa Tchiroma Bakary, 78 ans, autrefois porte-parole du gouvernement et fidèle soutien de Paul Biya, défie désormais le chef de l’État. Il l’accuse de confiscation du pouvoir, d’inaction face aux défis économiques et d’avoir trahi les idéaux de démocratie. L’ancien ministre de la Communication, volontiers qualifié de « caméléon politique » ou d’« animal politique », semble décidé à solder ses comptes.
Mais derrière ce retour offensif, c’est une mémoire politique qui remonte à la surface. Celle d’un homme que la prison, les exclusions, et les désillusions n’ont pas brisé. En 1984, Issa Tchiroma est accusé à tort de complicité dans le putsch manqué contre Biya. Il passe six ans dans les geôles du régime, sans procès. Libéré en 1990, il revient avec une détermination forgée dans l’humiliation.
Ce retour en force de Tchiroma, en mode « contre-pouvoir », dérange, notamment parce qu’il semble parler aux électeurs du Nord que le RDPC redoute de voir basculer. S’il n’a pas encore le poids d’un favori, il s’impose comme un élément perturbateur du jeu, capable de déstabiliser les équilibres ethno-politiques sur lesquels repose l’emprise du parti au pouvoir.
Un véritable animal politique
L’épisode de la prison n’a pas seulement nourri son ressentiment, il a façonné sa légitimité. Issa Tchiroma Bakary n’est pas un opposant de confort : il a payé de sa liberté ses convictions. Pourtant, c’est dans le sillage de l’UNDP de Bello Bouba Maïgari qu’il entre véritablement dans l’arène politique au début des années 1990. Très vite, son tempérament et sa liberté de ton dérangent. Il est exclu du parti en 1994. Qu’à cela ne tienne : il fonde avec Hamadou Moustapha l’ANDP (Alliance nationale pour la démocratie et le progrès), une formation aux prétentions nationales, mais surtout un véhicule personnel.
Mais très vite, ses ambitions personnelles prennent le dessus. Il quitte l’ANDP en 2007 pour créer le Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), un parti taillé sur mesure, dont il devient le président national. Avec le FSNC, il s’impose comme une figure politique à part entière, capable de nouer des alliances stratégiques, notamment avec le RDPC, sans renier son identité propre.

Sa capacité à rebondir devient alors son atout maître. Ministre sous Biya à plusieurs reprises, il joue un rôle-clé dans la communication gouvernementale lors des périodes critiques, notamment pendant la crise anglophone ou la réélection contestée de 2018. Longtemps perçu comme un défenseur zélé du régime, il se retourne aujourd’hui contre lui avec une rare virulence. Une volte-face que ses adversaires jugent opportuniste, mais qui en dit long sur son sens du timing.
Issa Tchiroma Bakary n’a jamais été un politicien docile. Sa trajectoire, marquée par la prison dans les années 80, la résistance au parti unique, et une capacité rare à rebondir, alimente son aura. Son franc-parler, souvent brutal, séduit une partie de l’opinion lasse des discours formatés. Il n’hésite pas à qualifier le régime actuel de « système à bout de souffle ».
Au cœur du front anti-Biya
Le 2 août 2025, c’est à Foumban, ville historique de l’Ouest du pays – où s’est tenue la conférence de 1961 ayant réuni le Cameroun français au Cameroun britannique – que son parti participe à une réunion. C’est la énième rencontre du genre à laquelle le FSNC prend part. Il y a peu, des contacts avaient établi avec l’opposant Maurice Kamto, et le candidat de l’UNDP, l’ancien ministre Bello Bouba Maïgari. Samedi à Foumban, une dizaine de partis politiques ont signé la « déclaration de Foumban du 2 août 2025 ».
Un court texte, dans lequel ils s’engagent notamment à s’accorder sur la désignation d’une « candidature consensuelle », porteuse d’un programme commun, pour faire face à Paul Biya, candidat à un huitième mandat. Parmi les signataires : le Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) du candidat Issa Tchiroma Bakary ; le parti Univers, qui porte la candidature d’Akere, l’UDC, le PAL, etc. Pas l’ombre d’un représentant de Maurice Kamto, ni de Bello Bouba Maïgari ou Cabral Libii.
En réalité, ce sont ces initiatives et ces prises de position qui font en sorte qu’Issa Tchiroma Bakary fait peur, car il échappe aux catégories classiques. Ni opposant radical comme Maurice Kamto, ni compagnon docile du régime, il brouille les lignes. Son indépendance actuelle, qu’il revendique, fait de lui un électron libre capable de rallier les déçus du RDPC comme les sceptiques de l’opposition. En se lançant dans la bataille présidentielle, il affirme qu’il ne cherche pas un poste, mais une rupture avec le système. Et il va plus loin : il appelle à une candidature consensuelle avec Akere Muna et Patricia Ndam Njoya, ouvrant la voie à un front uni face à Biya.

Cette proposition fait trembler, car elle réveille un spectre redouté à Etoudi : celui d’un regroupement crédible de figures charismatiques, capables de fédérer au-delà des clivages tribaux et partisans. L’homme qui, hier encore, défendait l’ordre établi, se veut aujourd’hui le catalyseur du changement. Cette mue spectaculaire le rend imprévisible, donc dangereux pour un système qui mise sur l’immobilisme.
En coulisses, les tractations pour un « front anti-Biya » butent sur des égos, des agendas divergents… et sur la personnalité clivante de Tchiroma. Trop rusé, trop imprévisible, trop lié au pouvoir pour certains, il reste une pièce difficile à intégrer dans une coalition cohérente. Mais il est aussi le seul à oser dire que l’opposition ne gagnera rien sans alliance Nord-Sud.
La bataille du Nord-Cameroun
Le 2 août 2025, l’honorable Salmana Amadou (ex-député du FSNC) – ayant créé son parti le Rassemblement populaire, il y a deux semaines – a été éconduit par des jeunes gonflés dans la localité de Dargala (région de l’Extrême-Nord). Il lui ait reproché d’avoir quitté le parti d’Issa Tchiroma Bakary, de s’être rapproché du régime et d’appeler à voter le président Paul Biya au cours du scrutin d’octobre 2025.
C’est un signal fort. Fief traditionnel du RDPC et zone électorale décisive, le Grand-Nord Cameroun pourrait cette fois se montrer plus volatile. L’usure du pouvoir, les frustrations socio-économiques, la montée du sentiment d’abandon face à l’insécurité ou à la pauvreté… Autant d’éléments qui pourraient favoriser un basculement. Et c’est précisément sur ce terrain que Tchiroma avance ses pions.
Face à des figures comme Bouba Maïgari, lui aussi originaire du Septentrion, Issa Tchiroma se positionne en alternative crédible, plus audible, plus radicale. En affirmant qu’il veut « libérer les siens de la peur et du silence », il place Biya face à une fracture qu’il connaît bien : celle du Nord oublié. Et c’est sans doute là, dans cette fracture, que se niche la véritable peur qu’il suscite.
Tilmidja Malam, à Yaoundé




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