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Le jihadisme sort du Sahel, le Golfe de Guinée menacé

Dans la nuit du 25 août, Difita, village du Nord ivoirien, a été frappé par une attaque meurtrière. Ce n’est pas un incident isolé : les groupes armés étendent le jihadisme vers les pays du Golfe de Guinée (Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire… Cette expansion menace désormais la stabilité régionale.

Les Peuls, majoritairement nomades, luttent pour leur survie dans le Sahel. ©DR

Dans la nuit du 24 au 25 août 2025, à environ 2 heures du matin, une attaque menée par des « individus armés non identifiés » a frappé le hameau de Difita, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, à seulement deux kilomètres de la frontière burkinabè. Le bilan est lourd : quatre villageois tués, un porté disparu, une femme grièvement brûlée, des maisons incendiées, du bétail emporté et des engins de transport détruits ou volés. Les forces ivoiriennes ont déployé des moyens aériens et terrestres, mais les assaillants avaient déjà pris la fuite. Il s’agit de la première incursion meurtrière de ce type depuis 2021.

La nature de l’attaque reste ambiguë : selon une source gouvernementale, il pourrait s’agir d’un « règlement de comptes » ciblant des villageois soupçonnés de soutenir les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) du Burkina Faso — eux-mêmes accusés d’exactions, notamment contre la communauté peule.

Une crise sahélienne toujours plus aiguë

Depuis plus d’une décennie, l’arc Burkina Faso–Mali–Niger s’enfonce dans une dynamique de violence cumulative : extension géographique des attaques, montée des violences contre les civils, fragmentation des acteurs armés et effondrement des services publics dans les zones rurales. Les données de l’Africa Center for Strategic Studies (ACLED) montrent qu’en 2023–2024, la région est entrée dans une « nouvelle ère » de conflictualité, avec une diffusion accrue des fronts, y compris vers les pays côtiers.

Sur le plan humain, l’ampleur des déplacements est désormais structurelle : au 31 juillet 2025, la crise du Sahel central (Burkina, Mali, Niger) comptabilisait plus de 4,84 millions de réfugiés, demandeurs d’asile, déplacés internes et retours, selon le portail opérationnel du HCR. Des instantanés humanitaires d’OCHA indiquent 2,7 millions de déplacés internes rien que pour le Burkina Faso, le Mali et l’ouest du Niger en 2025, avec une dégradation continue.

La tendance s’est durcie dès 2022, lorsque les décès liés aux conflits ont augmenté de plus de 40 % dans ces pays, selon le Fonds monétaire international, qui relie cette aggravation à une crise humanitaire d’ampleur et à des fragilités macroéconomiques persistantes. Les analyses du FMI et d’organismes partenaires soulignent également que le Burkina Faso, le Mali et le Niger figurent parmi les 10 pays les plus touchés par le terrorisme (indice 2024), ce qui asphyxie les économies locales et sape la cohésion sociale.

Les déterminants sont imbriqués : raréfaction des ressources (sécheresses, variabilité pluviométrique), chocs économiques et gouvernance sous tension. Les rapports des Nations unies (UNDP) et de la Banque mondiale décrivent un nexus climat–sécurité–pauvreté : la vulnérabilité climatique, combinée à des institutions fragiles et à des marchés locaux perturbés, alimente les griefs, facilite le recrutement par les groupes armés et rend plus coûteuse toute stabilisation.

Sur le terrain sécuritaire, Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) – affilié à Al-Qaïda – et l’« État islamique au Sahel » ont adapté leurs modes opératoires, multipliant les attaques complexes et la pression sur les axes économiques. ACLED documente une restructuration de l’État islamique au Sahel visant l’expansion régionale, tandis que des enquêtes internationales récentes décrivent la montée en puissance de JNIM (capacité de coercition locale, fiscalité de guerre, usage accru d’armes anti-aériennes et de drones). Cette dynamique accroît le risque d’essaimage vers les zones frontalières, comme celle de Difita au nord-est de la Côte d’Ivoire

Dynamiques sous-jacentes

Les affrontements pastoraux entre éleveurs peuls et agriculteurs — traditionnels dans l’histoire du Sahel — ont pris une tout autre ampleur depuis le début des années 2010. Ce qui relevait auparavant de disputes locales et passagères autour de l’accès aux pâturages, aux points d’eau ou aux dégâts causés dans les champs, s’est transformé en crises régionales durables.

Plusieurs facteurs ont alimenté cette mutation : la dégradation environnementale liée au changement climatique, qui raréfie les ressources ; l’essor des trafics transfrontaliers, notamment d’armes ; et surtout l’instrumentalisation de ces tensions par des groupes armés. Peuple de pasteurs majoritairement musulmans, présents du Nigeria à la Guinée en passant par le Cameroun, le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, les Peuls ont été particulièrement touchés par ces dynamiques. Marginalisés, stigmatisés et parfois victimes d’exactions, certains se sont mobilisés pour défendre leurs communautés. Mais leurs revendications, au lieu d’être entendues, ont souvent été récupérées par les mouvements jihadistes, qui y trouvent des relais humains et territoriaux.

Dès lors, un engrenage redoutable s’est mis en place : des violences d’abord locales se propagent, prennent un caractère identitaire et se nourrissent de représailles. Le chercheur Sten Hagberg rappelait que ces conflits, autrefois limités dans le temps et l’espace, débordent désormais largement des frontières. Dans le centre du Mali, ils ont dégénéré en un véritable embrasement depuis 2015 ; et c’est ce spectre qui plane aujourd’hui sur des zones périphériques comme le nord-est ivoirien.

L’attaque de Difita illustre cette évolution : derrière l’apparente brutalité de l’incursion, la lecture communautaire n’est jamais loin. Selon une source officielle ivoirienne, il pourrait s’agir d’un « règlement de comptes » contre des villageois accusés de soutenir les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), supplétifs civils de l’armée burkinabè engagés contre les djihadistes et eux-mêmes accusés de violences, notamment contre les Peuls.

Les régimes militaires critiqués

Depuis les coups d’État successifs au Mali (2020 et 2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), les juntes ont justifié leur prise de pouvoir par la promesse de « restaurer la sécurité ». Pourtant, les résultats restent très mitigés. Selon l’ACLED, les attaques jihadistes ont encore augmenté de plus de 15 % en 2024 dans le centre du Sahel, touchant désormais des zones jusqu’ici relativement épargnées, notamment aux frontières avec le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire. L’État central reste absent de vastes territoires ruraux, abandonnant des millions de civils à la merci des groupes armés.

Cette défaillance alimente une crise humanitaire sans précédent. D’après l’OCHA, plus de 4,8 millions de déplacés internes étaient recensés au 31 juillet 2025 dans le Mali, le Burkina Faso et le Niger — dont près de 2 millions pour le seul Burkina Faso. Ces populations survivent dans des camps précaires, souvent sans accès suffisant à l’eau, à l’éducation ou aux soins, tandis que l’aide humanitaire peine à suivre l’ampleur des besoins. Human Rights Watch dénoncent également des exactions commises par les forces régulières ou leurs supplétifs, ce qui accentue le ressentiment et favorise le recrutement par les groupes jihadistes.

En parallèle, les régimes militaires ont reconfiguré leurs alliances. En rompant ou réduisant leurs partenariats avec la France, l’Union européenne ou l’ONU, ils se sont tournés vers de nouveaux acteurs, en particulier la Russie et ses sociétés militaires privées. Mais ces appuis n’ont pas permis d’inverser la tendance pour l’instant. Selon International Crisis Group, cette stratégie accentue l’isolement diplomatique et affaiblit la coopération régionale, indispensable pour contenir une menace transfrontalière.

Le Golfe de Guinée, cible ultime

L’attaque de Difita du 25 août illustre une tendance inquiétante : l’expansion du jihadisme vers des zones côtières jusqu’ici relativement épargnées, telles que le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Cette évolution fragilise les corridors économiques et démocratiques du Golfe de Guinée, essentiels pour la stabilité régionale et les échanges au sein de la CEDEAO.

JNIM, FLM, Ansaroul Islam, Katiba Hanifa, EIGS étendent la menace vers le sud. ©ACLED

Selon un rapport de l’Institut Montaigne, les groupes jihadistes, notamment le JNIM, ont intensifié leurs activités dans ces pays côtiers. Ils exploitent les faiblesses sécuritaires locales, établissant des bases logistiques et de recrutement dans le nord du Bénin et du Togo, facilitant ainsi leur expansion vers la Côte d’Ivoire et le Ghana. Cette propagation du jihadisme représente une menace directe pour les pays du Golfe de Guinée, perturbant les réseaux commerciaux, notamment les corridors de transport et les zones portuaires, et compromettant les efforts de développement économique et de gouvernance démocratique.

Les autorités locales, souvent mal équipées pour faire face à cette menace, se retrouvent confrontées à des défis sécuritaires croissants, menaçant ainsi la stabilité régionale. La coopération régionale et internationale est essentielle pour contrer cette menace transrégionale et préserver la stabilité du Golfe de Guinée.

La réponse de la CEDEAO

Conçue comme une organisation économique, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se retrouve aujourd’hui en première ligne face à la menace jihadiste et aux crises politiques qui traversent le Sahel. La montée des attaques transfrontalières, comme celle de Difita en Côte d’Ivoire, illustre que les défis sécuritaires dépassent désormais les frontières sahéliennes et requièrent une approche régionale intégrée. Comme le notait Le Dakarois en mai 2025, l’organisation doit se réinventer pour conjuguer sécurité et développement, tout en préservant la cohésion entre ses membres.

Dans ce cadre, la CEDEAO tente de relancer un projet de Force en attente, un mécanisme autonome destiné à répondre au terrorisme et aux changements anticonstitutionnels de gouvernement. Du 27 au 29 août 2025, des experts des ministères des Finances et de la Défense des États membres se sont réunis à Abuja pour examiner les modalités de financement durable de cette Force. L’étude soumise à leur analyse explore plusieurs options, incluant des ajustements au mécanisme de prélèvement communautaire et le règlement des contributions impayées.

Le Commissaire aux affaires politiques, à la paix et à la sécurité (CPAPS), M. Abdel-Fatauh Musah, a souligné lors de l’ouverture de la réunion l’impact dévastateur des groupes extrémistes sur le commerce régional, la libre circulation des personnes et des biens, et les interactions économiques et sociales entre États membres. Il a rappelé que le terrorisme menace directement la paix, la démocratie et la stabilité territoriale, et que la Force en attente ne pourra être efficace que si les États membres s’engagent financièrement et politiquement dès le départ. Le Nigéria, par la voix de M. Stanley George, a réaffirmé sa volonté de soutenir l’éradication du terrorisme sans compromettre la prospérité régionale, soulignant l’importance de mécanismes de financement équitables et transparents pour garantir la viabilité de la Force.

L’attaque de Difita et l’instrumentalisation possible de tensions communautaires par des acteurs extrémistes renforcent l’urgence de cette mobilisation. La menace qui pèse sur le Sahel est à la fois transnationale et civile : les incursions comme celle-ci ne peuvent plus être considérées comme des incidents isolés. Elles doivent servir d’électrochoc pour calibrer une stratégie régionale à la fois inclusive, durable et dotée de moyens opérationnels crédibles, capable de protéger les populations et de préserver les corridors économiques et démocratiques essentiels pour la CEDEAO et le Golfe de Guinée.

Prosper Louabalbé

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