Présidentielle 2025 : Paul Biya risque-t-il de perdre le Nord ?
Bastion électoral du RDPC de Paul Biya depuis quatre décennies, le Grand-Nord pourrait lui tourner le dos en 2025. Entre alliances inédites, colère sociale et jeunesse connectée, le Septentrion s’impose comme l’arbitre inattendu de la présidentielle.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2025, une question s’impose : Paul Biya peut-il encore compter sur le Nord-Cameroun, ce bastion électoral qui lui a toujours assuré des victoires écrasantes ? Depuis des décennies, les régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord incarnent le cœur du réservoir de voix du RDPC. Mais aujourd’hui, les signaux d’alerte se multiplient. Deux figures issues de cette partie du pays, Bello Bouba Maigari et Issa Tchiroma Bakary, anciens alliés du régime devenus challengers, entendent capitaliser sur un profond malaise politique.
L’accueil populaire réservé au candidat du Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC), l’ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, le 12 août à Garoua, a suscité de vives réactions sur la Toile. Même tôlé à l’issue de la mobilisation observée lors des meetings de Bello Bouba Maigari, dans l’Adamaoua et à l’Est le week-end dernier. Le candidat de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) et ancien ministre de Biya, effectuait sa première descente de terrain, après l’annonce de sa candidature le 28 juin 2025 à Yaoundé.
L’avant-match
Face à cette montée en puissance, le ministre de la Santé et initiateur du mouvement « Paul Biya jusqu’à la gare », Manaouda Malachie, a sonné le 25 août, à Maroua, la mobilisation pour le RDPC dans ce Nord-Cameroun, très convoité. Aux côtés du ministre des Finances, en visite de travail dans le chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord, il a réuni plus d’un millier de militants du RDPC – au pouvoir – brandissant drapeaux et messages de soutien à Paul Biya. Pour de nombreux observateurs, cette démonstration de force était une réponse directe aux succès populaires de Bello Bouba et d’Issa Tchiroma, lors de leurs récentes sorties.
Reste une question : cette riposte suffira-t-elle à apaiser une population lassée par les promesses non tenues, les besoins sociaux persistants et l’aspiration croissante au changement ? En tout cas, la campagne s’annonce mouvementée. En effet, le contexte joue en défaveur du RDPC. L’émergence d’une jeunesse instruite, connectée et politisée bouleverse les équilibres. Plus critique, plus exigeante, elle refuse le vote routinier et réclame une gouvernance crédible. Si cette dynamique venait à s’amplifier, le Nord, longtemps fidèle au pouvoir en place, pourrait se transformer en terrain de bascule décisif lors du scrutin d’octobre.
Deux figures du Nord en embuscade
Anciens ministres, Bello Bouba Maigari et Issa Tchiroma Bakary sont les deux seuls candidats issus du Septentrion pour l’élection présidentielle de 2025. Tous deux originaires de la région administrative du Nord – berceau du premier président camerounais Ahmadou Ahidjo. Ils partagent également un autre point commun : leur long compagnonnage avec le RDPC et Paul Biya.
Les meetings de Bello Bouba Maigari, président de l’UNDP, le week-end dernier dans les régions de l’Adamaoua et de l’Est, sont la preuve que dans ces bastions acquis à son parti, celui qui a été le tout premier Premier ministre de Paul Biya en 1982, a gardé intact sa capacité de mobilisation. Après un exil, il est revenu sur la scène politique en 1992, profitant de la vague de démocratisation. Cette année-là, il a créé la surprise en terminant troisième de la présidentielle, derrière Paul Biya et John Fru Ndi. La même année, l’UNDP obtient 68 sièges sur 180 à l’Assemblée nationale. Mais en 1997, il a finalement choisi de s’allier au RDPC. Aujourd’hui, bien que son parti ait perdu de l’influence nationale, il reste solidement implanté localement, avec notamment la mairie de ville de Ngaoundéré, 16 communes et sept députés.
UNDP vs FSNC
Issa Tchiroma Bakary, ancien membre de l’UNDP, a pour sa part fondé le FSNC en 2007. Dès 2008, il se montre favorable à la révision constitutionnelle levant la limitation de mandat présidentielle, soutient le gouvernement lors des émeutes de la faim, la même année, etc. Un an plus tard, Issa Tchiroma revient au gouvernement comme ministre de la Communication (2009-2019), puis en charge de l’emploi entre 2019 et 2025. En rappel, il avait déjà géré le portefeuille des Transports (1992-1996). Mais en octobre prochain, pour la première fois, il se positionnera en challengeur de Paul Biya. Sur le terrain, le FSNC a des élus (députés et maires). Même si des défections ont été enregistrées dans les rangs de son parti ces dernières semaines, Issa Tchiroma Bakary a démontré le 15 août à Garoua, qu’il peut toujours mobiliser les Camerounais dans cette partie du pays.
Le 12 août dernier, la rencontre entre Bello Bouba et Issa Tchiroma à Yaoundé a fait grand bruit. Beaucoup y ont vu le prélude d’une alliance stratégique. L’idée d’un rapprochement entre le FSNC et l’UNDP circule avec insistance. Pour plusieurs analystes, un tel front commun pourrait ébranler l’assise électorale du RDPC dans le Nord. « Il va de soi qu’une telle alliance serait un sérieux défi pour le parti au pouvoir dans le septentrion », analyse un politologue averti de la scène publique camerounaise. « Toutefois, si des manœuvres de coalition se précisent, le régime au pouvoir pourrait ne pas rester passif face à cette menace », estime-t-il.
Malaise dans le bastion du RDPC
L’enjeu est de taille : lors de la présidentielle de 2018, le Septentrion a offert à lui seul 1,2 million de voix à Paul Biya, soit presque la moitié de son score national (2,5 millions). L’importance capitale de cette partie du Cameroun pour le maintien du RDPC au pouvoir est indéniable.
Pour le politologue Louis Baassid, « la candidature de Bello Bouba, après la rupture avec le RDPC, représente une équation compliquée pour le parti au pouvoir ». Cette fracture nourrit un nouvel élan dans la région, où l’idée d’un président originaire du Nord gagne en popularité.
Depuis l’ouverture démocratique au début des années 1990, le Nord a toujours joué un rôle déterminant dans les équilibres politiques du pays. La main tendue de l’UNDP et du MDR de Dakolé Daïssala a permis au RDPC d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale en 1992. Puis, les alliances successives avec Bello Bouba autour de la Plateforme UNDP-RDPC, et avec Issa Tchiroma ont toujours permis au RDPC de rester dominant dans le Septentrion. Mais cette fidélité semble s’effriter.
« La politique de dupes est révolue »
« Malgré ce soutien constant, le Septentrion demeure champion en vulnérabilités », rappelle François Wassouni, professeur à l’université de Maroua, avec des crises multiformes et des besoins structurels jamais résolus et, « aggravées avec les affres de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du pays. »
Le malaise a éclaté au grand jour en janvier 2025, lors d’une réunion des responsables régionaux du RDPC à Maroua. Zacharie Perevet, délégué du parti pour le département du Mayo-Tsanaga, a jeté un pavé dans la marre dans une communication au ton inhabituel : « Nous devons revoir notre argumentaire de campagne [pour la présidentielle]. On ne peut pas dire tout le temps : nous promettons, nous réalisons. Il y a des zones où nous avons perdu parce que rien n’y a été fait depuis des décennies. » Des propos perçus ressassent les frustrations quotidiennes des populations.
Le Pr Wassouni enfonce le clou : « L’ère de la politique de dupes est révolue. Les populations, et surtout les jeunes, réclament un discours crédible, loin du mensonge et de la démagogie. Cela exige une révision profonde des pratiques politiques. »
Une nouvelle conscience citoyenne
La dégradation persistante des indicateurs de développement (routes défoncées, chômage massif des jeunes, crises sécuritaires et environnementales) nourrit désormais une volonté de changement. Mais ce n’est pas tout : l’essor du numérique et l’accès à l’université ont bouleversé les mentalités.
Grâce aux universités implantées dans la région, une nouvelle élite émerge. Plus instruite, connectée et politisée, elle participe activement aux débats, notamment via les réseaux sociaux. « Le Nord-Cameroun est résolument engagé dans une mouvance de changement », résume le Pr Wassouni.Avec l’essor des smartphones et l’accès à l’information en temps réel, les jeunes développent un esprit critique qui remet en cause les automatismes du vote traditionnel.
Cette génération, majoritaire dans la démographie locale, échappe de plus en plus à l’emprise des structures partisanes classiques. Un facteur qui pourrait bien reconfigurer l’échiquier électoral lors du scrutin d’octobre 2025.
Dewa Aboubakar




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