Paul Biya : la candidature de trop?
À 92 ans, Paul Biya a annoncé sa candidature pour la présidentielle d’octobre prochain, le 13 juillet 2025. Il tentera de briguer un huitième mandat alors que le Cameroun traverse une période de fractures profondes. Une candidature de trop, selon certains observateurs.

À 92 ans, Paul Biya se lance une nouvelle fois dans la course présidentielle pour un huitième mandat, un record mondial. Pourtant, le contexte politique et social camerounais a profondément changé. Jadis inébranlable, son socle traditionnel au Nord du pays montre des signes de fissures avec des ministres et cadres influents qui prennent leurs distances. Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) ; au pouvoir, conserve une forte emprise, mais l’usure du pouvoir et les frustrations grandissantes de la population, notamment chez les jeunes, fragilisent son autorité. Face à une opposition divisée mais déterminée à porter la voix du changement, Paul Biya fait face à un défi inédit : celui de convaincre qu’il est encore l’homme capable de guider le Cameroun vers l’avenir, dans un pays où le désir d’alternance ne cesse de croître.
Le RDPC à l’épreuve du temps
Le 13 juillet 2025, en annonçant sa candidature pour la présidentielle d’octobre 2025, Paul Biya confirme ce que beaucoup redoutaient ou espéraient : la continuité d’un pouvoir vertical et inamovible. Depuis 43 ans, il règne avec l’appui indéfectible du RDPC, véritable colonne vertébrale du régime. Implanté dans toutes les régions, jusque dans les villages les plus reculés, le RDPC fonctionne comme un État parallèle. Ses sections contrôlent les comités de développement, les réseaux de chefs traditionnels, les comités de campagne, et influencent directement l’administration locale. En période électorale, cette machine devient tentaculaire, mobilisant préfets, sous-préfets, autorités coutumières, associations de femmes, jeunes, et fonctionnaires. Le tout avec une fluidité que seule une confusion entre moyens du parti et de l’État peut expliquer.
Pour les détracteurs, cette hybridation est une des clés de la longévité du régime. Le RDPC n’est pas un parti comme les autres : c’est une administration politique dotée de ressources, de moyens de pression, et d’un maillage territorial que nulle autre formation ne peut égaler.
Biya, président à 99 ans ?
Le RDPC reste le grand favori de l’élection présidentielle d’octobre 2025. Pourtant, plusieurs signaux indiquent que cette longévité n’est plus une évidence. Si Paul Biya est réélu cette année, pour un mandat de sept ans, il sera donc président jusqu’à l’âge de 99 ans. Le soutien traditionnel au Nord, pilier essentiel du régime, vacille face aux frustrations régionales et aux défections ministérielles. L’opposition, malgré ses divisions, se fait entendre de plus en plus clairement, profitant d’une jeunesse camerounaise avide de changement et d’un rapport au politique renouvelé.
Au cœur de cette période trouble, une figure-clé concentre les regards : Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre d’État, secrétaire général de la présidence (SGPR). Souvent présenté comme le « président bis », il envoie de plus en plus fréquemment des instructions et lettres officielles au nom du chef de l’État, dans un contexte où Paul Biya se fait plus discret. Cette délégation croissante de pouvoir illustre une dynamique nouvelle où le SGPR agit en véritable bras droit, suscitant confiance dans la continuité du régime, mais aussi inquiétude quant à sa stabilité à long terme.
Parallèlement, le peuple camerounais manifeste une aspiration croissante à plus de transparence, de justice sociale, et surtout, de renouveau politique. Des voix s’élèvent pour réclamer une alternance réelle, un renouvellement des élites, et un projet national porteur d’espoir. Ces aspirations, encore souvent contenues, traduisent une impatience palpable.
Le Nord gronde, l’équilibre se fissure
Même une forteresse peut présenter des fissures. En 2025, elles apparaissent clairement au Nord, longtemps socle électoral inébranlable du pouvoir. Des figures influentes — anciens ministres, hauts cadres — se désolidarisent progressivement du RDPC. Certains appellent à une transition pacifique, d’autres soutiennent désormais des opposants. Une situation impensable il y a quelques années.
Deux noms emblématiques illustrent ce mouvement : Bello Bouba Maigari et Issa Tchiroma Bakary. Pendant des décennies, ils ont incarné la loyauté nordiste au régime. L’un, ancien Premier ministre et président de l’UNDP, jouait le rôle de caution nordiste tout en gardant un vernis d’autonomie. L’autre, président du FSNC, fut un porte-parole véhément, notamment lors des tensions postélectorales.
Cette défection nordiste marque l’effondrement progressif d’un contrat politique tacite. Le Nord, longtemps récompensé par des postes clés, budgets orientés et représentation symbolique, servait de relais pour maintenir paix sociale et voix électorales.
Opposition : beaucoup de voix, peu d’unité
Du côté de l’opposition, la multiplication des candidatures donne l’illusion d’un foisonnement démocratique : Maurice Kamto, Cabral Libii, Joshua Osih, Akere Muna, Serge Matomba… tous se rêvent challengers. Mais l’absence d’unité, de stratégie commune et de coordination réduit à néant toute chance de percée.
Depuis le retour au multipartisme en 1990, plusieurs tentatives d’union ont échoué. Déjà en 2004, une plateforme avait tenté de désigner un candidat commun, sans succès. Lors de la présidentielle de 2018, une coalition autour de Kamto et Muna n’a été conclue qu’à la veille du scrutin. Cette année encore, malgré l’urgence, chaque leader défend son projet, son réseau, son ego.

Les raisons sont multiples : méfiance historique, rivalités régionales, visions incompatibles, absence de culture du compromis. Résultat : face à un adversaire redoutable, l’opposition est une armée d’amateurs mal coordonnés. Sans maillage territorial comparable au RDPC, elle peine à organiser campagne, surveiller bureaux de vote, mobiliser agents ou former scrutateurs.
À ce stade, les chances d’alternance paraissent faibles, sauf événement imprévu. La survie électorale de l’opposition passerait par un rapprochement stratégique, même tardif, autour d’un minimum commun : candidatures communes régionales, mutualisation des ressources…
Biya peut-il encore incarner l’avenir ?
Depuis 43 ans, Paul Biya a su désamorcer crises, neutraliser rivaux et maintenir l’illusion d’un ordre stable. Mais l’architecture du régime montre aujourd’hui des signes d’essoufflement. Tensions internes, frustrations régionales, perte de sens du projet collectif, concentration extrême du pouvoir autour d’un homme de 92 ans posent une question existentielle : ce régime peut-il encore porter le Cameroun vers l’avenir ?
Sur le plan économique, les signaux sont alarmants. Le chômage touche lourdement les jeunes, plus de 70 % de la population. L’économie informelle devient échappatoire faute d’emplois décents. Malgré une croissance moyenne de 3 à 4 %, celle-ci reste insuffisante pour absorber la démographie galopante et réduire la pauvreté structurelle.
Côté développement, grandes promesses restent souvent à l’état de projets. Les travaux de construction d’infrastructures avancent lentement, avec retards, surcoûts et corruption endémique. Des projets phares comme le port en eau profonde de Kribi, le barrage de Lom Pangar ou la réhabilitation du chemin de fer peinent à se traduire en bénéfices visibles.
Dans l’opinion, une lassitude diffuse grandit. Non par haine, mais par manque d’horizon. Beaucoup ont le sentiment d’un pays figé dans un système qui fonctionne pour lui-même, sans projet collectif porteur.
Paul Biya peut-il encore incarner le renouveau dans un pays où les jeunes quittent massivement les campagnes, les diplômés cherchent à fuir, et les classes moyennes s’érodent ?
Laurent Mbangté




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