Bénin : Patrice Talon, le dernier round… vraiment ?
Le président Patrice Talon répète qu’il respectera la Constitution et quittera le pouvoir en 2026. Mais entre verrouillage institutionnel et traque des opposants, la sincérité de cette promesse est plus que jamais remise en question.

Elu en 2016 sur fond de rupture avec le système politique hérité de ses prédécesseurs, Patrice Talon a progressivement imposé un modèle autoritaire, habillé d’un discours de modernisation économique. Le pouvoir a drastiquement réduit le pluralisme politique sous couvert de réformes. Lors des élections législatives de 2019, il a exclu les partis d’opposition en rejetant leurs dossiers pour manque de parrainages jugés suffisants. Depuis, deux blocs fidèles au président – l’Union progressiste le Renouveau (UPR) et le Bloc républicain (BR) – dominent largement l’Assemblée nationale. Aucun successeur n’émerge dans ces rangs, comme pour signifier que seul Talon demeure maitre du jeu.
Les réformes électorales menées entre 2019 et 2023 ont restreint l’accès aux institutions : des seuils de parrainage prohibitifs, des partis d’opposition évincés lors des législatives de 2019, puis une représentation réduite à 28 sièges sur 109 à l’Assemblée nationale depuis 2023. Deux partis favorables au président dominent le paysage politique, et le pouvoir ne parvient pas à imposer de successeur désigné.
Que se passe-t-il dans la tête de Talon ?
À moins d’un an de la présidentielle de 2026, le chef de l’État continue d’affirmer qu’il respectera la Constitution et ne briguera pas un troisième mandat. Mais cette promesse peine à convaincre une partie de l’opinion, dans un climat marqué par la peur, la surveillance, et l’absence d’un successeur désigné. Face à cela, l’opposition tente de s’unir à travers un Cadre de concertation pour exiger une relecture du Code électoral, garantir des élections inclusives et rétablir la confiance démocratique. La route vers une véritable alternance s’annonce semée d’obstacles.
Dans ce contexte, la promesse de Talon de ne pas briguer un troisième mandat, pourtant inscrite dans la Constitution, suscite scepticisme. Le précédent ivoirien avec Alassane Ouattara, ou celui du Congo avec Denis Sassou Nguesso, ont montré combien une modification de la loi fondamentale ou une simple relecture juridique pouvait suffire à contourner l’esprit de la Constitution. Le flou autour d’une éventuelle succession contrôlée, le refus d’ouvrir l’espace démocratique et l’absence d’opposants crédibles en liberté renforcent ce soupçon.
Répression des voix dissonantes
Parallèlement, le pouvoir a neutralisé les principales figures de l’opposition. Il a condamné Joël Aïvo, universitaire et ancien candidat à la présidentielle, à dix ans de prison pour « complot contre l’autorité de l’État ». Reckya Madougou, ex-ministre et porte-voix d’une opposition sociale, a écopé de vingt ans pour « financement du terrorisme ». Tous deux dénoncent une instrumentalisation de la justice. En novembre 2024, un groupe d’experts des Nations unies a jugé arbitraire la détention de Joël Aïvo et demandé sa libération immédiate.
Ce verrouillage ne touche pas que les élites politiques. Le Code du numérique permet de poursuivre journalistes, universitaires ou internautes pour des faits aussi flous que la diffusion de « fausses nouvelles » ou l’atteinte à la sûreté de l’État. Le climat général de suspicion et de peur compromet la liberté d’expression, même dans les espaces numériques.
Le 14 juillet 2025, Comlan Hugues Sossoukpè a comparu devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme. La justice l’a placé sous mandat de dépôt et le poursuit pour harcèlement cybernétique, incitation à la haine, apologie du terrorisme et incitation à la rébellion. Le 10 juillet, les autorités ivoiriennes ont interpellé à Abidjan le journaliste béninois en exil au Togo, à la veille de sa participation à un forum sur la liberté de la presse, puis l’ont expulsé vers le Bénin, en violation flagrante du droit d’asile dont il bénéficiait.
L’opposition tente de s’organiser
Mais face à cet étouffement démocratique, une recomposition s’opère. En novembre 2024, un Cadre de concertation des forces d’opposition a vu le jour. Il regroupe notamment Les Démocrates, parti de l’ancien président Thomas Boni Yayi. Cette plateforme entend mener une lutte institutionnelle en vue des élections de 2026. En mars 2025, elle a exigé la relecture du Code électoral, critiqué pour sa nature sélective, et dénoncé les accusations de « déstabilisation » formulées par des cadres du pouvoir. Thomas Boni Yayi, revenu sur la scène politique après des années de silence, s’est positionné comme figure morale de cette nouvelle opposition. L’ancien président multiplie les rencontres, les appels à l’unité, et plaide pour une transition démocratique respectueuse de la Constitution. Son implication, bien que symbolique, redonne du souffle à une opposition jusque-là désorganisée.
Toutefois, l’unité reste fragile. Des formations comme la FCBE, jadis proches de Boni Yayi, gardent leurs distances. Joël Aïvo, bien que détenu, conserve une popularité qui peut devenir clivante. Les querelles de leadership et la méfiance entre anciens alliés persistent. En face, le pouvoir continue d’imposer son tempo, en désignant l’opposition comme une menace à la stabilité, tandis qu’il s’appuie sur un récit de développement et de réforme.
Komlon Ganvié, à Cotonou




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