Coopération Russie-AES : pragmatisme au Sahel
Uranium, énergie, sécurité… La Russie et les régimes militaires du Niger, du Mali et du Burkina Faso consolident leurs liens. Chacun y trouve un intérêt, mais la dépendance réciproque comporte des risques.

La tournée ouest-africaine d’une délégation russe de haut niveau, fin juillet, illustre une nouvelle étape dans la recomposition géostratégique du Sahel. Moscou y déploie sa stratégie en profitant de l’isolement diplomatique des régimes militaires du Niger, du Mali et du Burkina Faso. « Nous réaffirmons notre engagement au renfoncement de la coopération bilatérale », a indiqué le ministre russe de l’Energie, Serguei Tsivilev, lors des échanges.
Dans le jeu des relations internationales, la Russie et les régimes de transition sahéliens suivent une logique commune : les alliances se fondent sur les intérêts, non sur les affinités. Marginalisée sur la scène mondiale depuis la guerre en Ukraine, la Russie multiplie les partenariats de substitution. L’Afrique sahélienne, affaiblie mais stratégique, lui offre un terrain propice pour relancer son influence et sécuriser des ressources critiques.
Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), l’enjeu est de trouver des partenaires qui ne conditionnent pas leur aide à des critères de gouvernance démocratique. Moscou répond à cette attente en proposant un appui diplomatique, militaire et technologique, ainsi que des livraisons de céréales, en échange d’un accès aux matières premières, d’opportunités économiques et d’un positionnement géopolitique renforcé. Dans ce schéma, chacun optimise ses avantages, sans recherche de convergence de valeurs.
Niger : uranium et coopération nucléaire
Le Niger est au cœur d’un dossier stratégique : l’uranium. Depuis le départ d’Orano, ex-filiale d’Areva, la Russie propose une coopération élargie incluant extraction et développement d’un programme nucléaire civil. Rosatom pourrait y construire des infrastructures énergétiques assorties de transferts de compétences. En contrepartie d’un accès privilégié aux gisements, Moscou consoliderait sa position sur le marché mondial. « Notre mission ne consiste pas simplement à participer à l’exploitation minière de l’uranium. Nous devons créer tout un système pour le développement de l’énergie atomique pacifique au Niger », a déclaré Sergui Tsivilev.
Coté nigérien, le ministre des Mines, Ousmane Abarchi, a présenté à ses hôtes la carte géologique du pays et déclaré : « Nous savons pouvoir compter sur l’expertise, l’innovation et l’expérience russes, dans des secteurs aussi cruciaux que les mines, l’énergie et la défense. »
Pour Niamey, cet accord rompt avec l’héritage postcolonial français et sert de levier à la modernisation énergétique. Le pays obtient un investisseur, un partenaire politique et un accès à une technologie stratégique, au prix toutefois d’une dépendance accrue envers la Russie.
Burkina Faso : énergie et défense
Au Burkina, la coopération s’étend des livraisons d’équipements militaires et de la formation des troupes à des projets énergétiques d’envergure. L’entreprise russe InterRAO prévoit la construction de centrales thermiques, avec en perspective un programme nucléaire. Moscou y voit une opportunité : écouler sa technologie, ancrer sa présence industrielle et s’implanter durablement dans un espace où l’Occident a réduit sa présence. « Notre président [Vladimir Poutine] s’est engagé au développement des relations exemplaires de coopération avec les pays africains (…). L’un des axes prioritaires de cette coopération avec le Burkina Faso concerne le volet énergétique », a indiqué le ministre russe. « Nous voulons des partenaires qui respectent notre souveraineté et nous aident à bâtir notre indépendance énergétique et militaire », a insisté le chef de l’État Ibrahim Traoré.
Ouagadougou espère ainsi combler son retard énergétique et affirmer sa souveraineté militaire. Une commission intergouvernementale et un conseil d’affaires bilatéral assurent le suivi des engagements. Mais dans cette relation asymétrique, la question du rapport de force reste entière.
Mali : ancrage stratégique
Le Mali et la Russie ont ouvert la première session de leur Commission intergouvernementale ce mardi 29 juillet 2025 à Bamako. Cette rencontre vise la coopération commerciale, économique, scientifique et technique. Cette réunion opère la mise en place de la Commission. Elle résulte de la volonté des autorités des deux pays, suite à la visite officielle du Général d’Armée Assimi Goïta, président de la Transition, à Moscou en juin 2025.Cette rencontre vise à intensifier le dialogue multisectoriel entre les deux pays. Les discussions ont porté sur des secteurs clés : énergie (nucléaire, hydroélectricité, renouvelables), exploitation minière, industrie spatiale, cybersécurité, agriculture et infrastructures logistiques. Un accord notable a été signé pour la réalisation d’une carte thermique des gisements maliens par des experts russes.
En retour, Bamako reçoit soutien militaire, équipements, formations et assistance technique, dans l’espoir de renforcer la stabilité interne. La Russie consolide ainsi un réseau d’alliances, obtient des concessions économiques et se positionne comme relais diplomatique dans une région historiquement proche de l’Occident.
Pragmatisme et dépendance
L’expansion de la coopération entre la Russie et les pays de l’AES ne repose ni sur l’idéologie ni sur la solidarité. Elle répond à une logique d’intérêts croisés : Moscou renforce son influence et sécurise ses approvisionnements ; Niamey, Ouagadougou et Bamako gagnent en autonomie diplomatique dans un contexte d’isolement international. Les opinions publiques saluent ce rééquilibrage, sans toujours mesurer le risque de voir se substituer une tutelle à une autre.
Comme toute alliance bâtie sur des intérêts, celle-ci reste fragile. Un désengagement russe dû à l’instabilité locale ou à un manque de moyens pourrait en modifier radicalement l’équilibre. En diplomatie, la durabilité des partenariats dépend moins des promesses affichées que de leur capacité à évoluer au gré des circonstances.
Issoufou Amadou Dan Mallam, correspondant à Niamey




Laisser un commentaire