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Mali : comment les attaques djihadistes étranglent l’économie

Le blocus des routes d’approvisionnement par les groupes armés djihadistes coupe le pays de ses principaux partenaires économiques. En réponse, plusieurs ambassades occidentales appellent leurs ressortissants à quitter le Mali, accentuant l’isolement d’une économie déjà fragilisée.

La pénurie de carburant au Mali a des conséquences sur l’activité économique. © AP Photo/Aliou Sissoko

Les stations-service de Bamako ne désemplissent pas. Depuis plusieurs jours, les files d’attente s’étendent sur des centaines de mètres. Une grave pénurie de carburant paralyse la capitale malienne, désorganisant transports, commerces et administrations. Taxis et motos se raréfient, tandis que les prix des denrées de base grimpent. Cette crise énergétique, qui perdure depuis septembre, trouve son origine dans les blocages opérés par les groupes armés djihadistes sur les principaux axes routiers reliant le Mali à ses voisins côtiers.

Pays enclavé, le Mali dépend des routes internationales pour son approvisionnement en hydrocarbures et en produits alimentaires. La Route nationale 1 (RN1), axe vital reliant Bamako au port de Dakar via Kayes, est la plus touchée. Fin août, des individus ont incendié des engins de chantier, interrompant le trafic pendant plusieurs semaines avant que la société chinoise COVEC n’intervienne en urgence. Les convois de camions-citernes tentent désormais d’atteindre la capitale sous escorte des Forces armées maliennes (FAMa), mais les attaques continuent, notamment autour de Sirakoro, dans la région de Bougouni, à environ 163 kilomètres de Bamako.

L’économie étranglée par les djihadistes

Derrière la pénurie de carburant qui paralyse le Mali se cache une véritable stratégie militaire du Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM, en français Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), affilié à al-Qaïda. Depuis plusieurs mois, ses combattants multiplient les attaques sur les principaux axes routiers reliant le pays à ses voisins côtiers, ciblant prioritairement les convois de carburant et les infrastructures logistiques. Sur le corridor Sénégal–Mali, les attaques se sont intensifiées depuis septembre 2025. Le 14 septembre, des assaillants ont tendu une embuscade à un convoi de plus de 80 camions-citernes en provenance de Dakar dans la région de Kayes ; ils ont incendié plusieurs véhicules et contraint les survivants à rebrousser chemin. Quelques jours plus tôt, des vandales avaient déjà détruit des engins de chantier destinés à la réhabilitation de la RN1, paralysant ainsi la circulation sur cet axe vital qui assure près de 70 % des importations maliennes via le port de Dakar.

Plus au sud, le corridor reliant la Côte d’Ivoire au Mali est également devenu une cible stratégique. Au cours du mois de septembre, des assaillants ont attaqué et incendié plusieurs camions-citernes dans la région de Sikasso, contraignant le syndicat des transporteurs à suspendre temporairement ses livraisons par mesure de sécurité. Ces offensives coordonnées sur les deux principaux axes d’approvisionnement du pays traduisent la volonté du JNIM d’isoler Bamako et d’asphyxier l’économie nationale. En coupant les routes qui acheminent carburant, denrées alimentaires et matériaux de construction, les djihadistes imposent une pression économique directe sur l’État malien.

Dans ce contexte de tension, la libération récente par le JNIM de trois otages — deux ressortissants émiratis et un Iranien — contre une rançon estimée entre 50 et 70 millions de dollars, assortie de matériel militaire, a renforcé la capacité opérationnelle du groupe.

Panique dans les chancelleries

La dégradation rapide de la situation sécuritaire et économique au Mali a suscité une série de réactions diplomatiques sans précédent. Le 28 octobre 2025, l’ambassade des États-Unis à Bamako a exhorté ses ressortissants à quitter le pays « immédiatement », évoquant une combinaison explosive de pénuries d’essence, de fermetures d’institutions publiques et de risques accrus d’attaques autour de la capitale. Washington a précisé que la dégradation de la sécurité empêchait toute assistance consulaire en dehors de Bamako. Cette annonce, relayée par les médias américains, a eu un effet de signal dans les milieux diplomatiques et économiques, où l’on redoute désormais une paralysie complète des activités étrangères.

Dès le lendemain, l’Allemagne, l’Australie, le Canada, les Pays-Bas, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne ont émis à leur tour des alertes similaires. Ces pays déconseillent désormais tout voyage vers le Mali, recommandant à leurs ressortissants d’emprunter les derniers vols commerciaux disponibles pour partir sans délai, les routes terrestres étant jugées « dangereuses en raison d’attaques terroristes et de barrages illégaux ». Certains États européens ont même réduit le personnel non essentiel dans leurs représentations à Bamako, tandis que plusieurs ONG internationales ont suspendu leurs missions dans les régions de Mopti et Ségou, devenues inaccessibles.

Face à cette vague d’avertissements, le ministère malien des Affaires étrangères a réagi le 30 octobre par un communiqué officiel dénonçant la « multiplication de messages alarmistes diffusés dans des termes inquiétants ». Tout en reconnaissant le droit souverain des États à protéger leurs citoyens, Bamako a invité ses partenaires à « éviter toute communication publique susceptible de provoquer la panique » et à privilégier les canaux diplomatiques bilatéraux pour le partage d’informations sensibles.

Un système économique à bout de souffle

La dépendance structurelle du Mali à l’importation et à la route rend son économie extrêmement vulnérable. Sans façade maritime, le pays dépend quasi exclusivement des ports de Dakar (Sénégal), d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et de Nouakchott (Mauritanie) pour ses approvisionnements en carburant, produits alimentaires et matériaux de construction. Or, depuis septembre 2025, les groupes armés djihadistes attaquent régulièrement les corridors commerciaux reliant Bamako à ces ports, notamment dans les zones de Kayes et Sikasso. Ces attaques, combinées à la destruction de plusieurs ponts et tronçons routiers, ont provoqué un ralentissement massif du trafic de marchandises, allongeant les délais de livraison de plusieurs semaines.

Les conséquences se font sentir jusque dans les marchés de la capitale. Les prix du riz, du maïs et de l’huile ont augmenté de plus de 40 % en un mois, selon la Chambre de commerce et d’industrie du Mali, tandis que le coût du transport urbain a presque doublé. Dans certaines localités du centre et du nord, le carburant se revend désormais à plus de 2 000 FCFA le litre, contre 860 francs à Bamako, favorisant la spéculation et le marché noir.

Pour tenter d’enrayer la crise, les autorités ont annoncé l’arrivée de cent camions-citernes escortés par l’armée afin de ravitailler la capitale. Mais cette mesure d’urgence reste insuffisante face à une désorganisation logistique profonde. En l’absence de contrôle strict des prix et de réserves stratégiques, le Mali fait face à une inflation généralisée et à une paralysie progressive de ses circuits commerciaux, menaçant à terme la stabilité sociale et politique du pays.

Par Fabrice PORO, en Côte d’Ivoire

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