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Le Mali parie sur le lithium comme levier de développement

Après le site de Goulamina, le pays a inauguré le 3 novembre, la mine de Bougouni. Le Mali mise sur l’or blanc pour diversifier ses revenus, créer des emplois et renforcer sa souveraineté économique. Mais entre prix mondiaux volatils et défis d’infrastructures, transformer le lithium en véritable moteur de croissance reste un pari ambitieux.

Une exploitation minière au Mali. © mines.gouv.ml

Le 3 novembre 2025, le colonel Assimi Goïta, président de la Transition au Mali, inaugurait à Bougouni, dans le sud du pays, la deuxième grande mine de lithium. Plus qu’un simple site industriel, fruit d’un investissement de 65 millions de dollars, la mine symbolise l’ambition d’un État de réduire sa dépendance à l’or, qui représente encore 80 % des exportations nationales. Pilotée par Les Mines de Lithium de Bougouni SA, une coentreprise entre l’État malien (35 %) et les groupes Kodal Mining UK et Hainan Mining Co Ltd, la mine vise une production initiale de 120 000 tonnes de concentré de spodumène par an, exploitant des réserves prouvées de 21 millions de tonnes de minerai à un grade moyen de 1,1 % Li₂O.

Selon le gouvernement, ce projet pourrait générer environ 1 300 emplois directs et indirects et inscrire le Mali dans la chaîne de valeur mondiale des métaux critiques, indispensables à la transition énergétique et à la fabrication de batteries pour véhicules électriques. La position stratégique de Bougouni, à mi-chemin entre Bamako et les corridors portuaires de Guinée, constitue un avantage logistique majeur. Pour le ministre des Mines, le Pr Amadou Keita, cette exploitation minière est un levier de souveraineté économique, avec pour objectif de créer une filière capable de produire non seulement du concentré, mais aussi du carbonate de lithium, concentrant jusqu’à 70 % de la valeur ajoutée mondiale.

L’or blanc pour sortir de l’or jaune

Longtemps, l’économie malienne a reposé sur la rente aurifère. Selon le FMI, l’or représentait encore en 2023 près de 80 % des recettes d’exportation, 10 % du PIB et plus d’un cinquième du budget de l’État. Les principaux sites, exploités par Barrick Gold, B2Gold ou Resolute Mining, ont fait du Mali le quatrième producteur d’or africain. Mais cette dépendance a aussi enfermé le pays dans un modèle extractiviste peu diversifié. Or, la transition énergétique mondiale bouleverse les équilibres : la demande en lithium, métal indispensable aux batteries électriques et au stockage d’énergie, explose. Pour le Mali, il s’agit désormais de convertir sa tradition minière en atout stratégique.

Le pays dispose de deux gisements majeurs. Le projet Goulamina, dans la région de Bougouni, mené par le chinois Ganfeng Lithium et l’australien Firefinch, est considéré comme l’un des plus grands projets de spodumène d’Afrique. Ses réserves dépassent 50 millions de tonnes de minerai à 1,5 % de Li₂O, avec une production attendue de 500 000 tonnes par an dès 2026. À proximité, la mine de Bougouni Lithium Project, pilotée par Les Mines de Lithium de Bougouni SA — une coentreprise entre l’État malien (35 %), Kodal Minerals UK et Hainan Mining Co — recèle environ 21 millions de tonnes de minerai à un grade moyen de 1,1 %. Sa capacité annuelle est estimée à 120 000 tonnes de concentré de spodumène.

Ce basculement vers « l’or blanc » s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté économique. Le gouvernement entend tirer parti de la demande mondiale croissante pour diversifier ses revenus, attirer des partenaires industriels et renforcer sa position géoéconomique. Mais pour que cette ambition devienne réalité, il faudra dépasser le stade de l’extraction et développer une filière de transformation locale.

De la mine à l’industrie

À Bougouni, la première phase d’exploitation, financée à hauteur de 65 millions de dollars, vise une production annuelle de 120 000 tonnes de concentré de spodumène. L’État détient 35 % de la société exploitante, conformément au code minier révisé en 2023, qui renforce la participation publique et le contenu local. Selon les estimations officielles, la mine pourrait générer 380 millions de dollars de retombées économiques et environ 1 300 emplois directs et indirects sur la durée du projet. Le pays exporte aujourd’hui un minerai brut, sans infrastructure de raffinage. Sans industrialisation, Bamako risque de reproduire le schéma extractiviste de l’or : exporter la ressource, importer la richesse.

Le contexte mondial complique le pari. Après avoir culminé à 5 000 dollars la tonne en 2022, le prix du spodumène est tombé à environ 800 dollars en 2025, rognant les marges des nouveaux projets. Pour être viable, une chaîne de transformation nationale devrait s’appuyer sur une énergie compétitive, des infrastructures logistiques fiables et des partenariats solides avec les fabricants asiatiques et européens. L’exemple australien montre que la création d’usines chimiques, la formation d’ingénieurs locaux et la sécurisation de contrats d’écoulement à long terme sont les conditions d’une véritable filière.

Sans stratégie industrielle claire ni vision de long terme, le lithium pourrait n’être qu’un nouvel épisode d’une dépendance minière chronique. Pour le Mali, la bataille de la valeur ajoutée ne fait que commencer.

Une équation économique sous tension

Le pari malien repose d’abord sur une forte dépendance à la conjoncture mondiale des prix du concentré : le prix spot du minerai de spodumène (présentant environ 6 % de Li₂O) est tombé à environ 770 US$/tonne au début de 2025, après avoir atteint plusieurs milliers de dollars à son pic. Par exemple, un rapport australien indique que le prix nominal en 2024 était d’environ 964 US$/t, soit une chute de près de -74 % par rapport à 2023. Pour un projet comme celui de Bougouni, avec un seuil de rentabilité estimé entre 700 et 750 US$/t, cette situation fragilise la marge d’exploitation.

Sur le plan de la demande, les perspectives restent solides : selon le International Energy Agency (IEA), la demande mondiale primaire de lithium pourrait atteindre 531 000 tonnes en 2030 dans son scénario annoncé, contre environ 165 000 tonnes aujourd’hui. Le besoin de mines supplémentaires est immense : l’IEA évoque l’équivalent d’une cinquantaine de mines de taille moyenne d’ici 2030 pour combler la demande. Même s’il existe un déséquilibre à court terme (surproduction et stockages élevés notamment en Chine), l’horizon à moyen terme plaide pour une remontée des prix.

Le Mali peut tirer parti de cette dynamique : son gisement présente un bon degré de minerai (≈1,1 % Li₂O) et une position géographique favorable à l’ouest de l’Afrique. Toutefois, il doit aussi composer avec les risques de coûts élevés et d’infrastructures limitées. En somme : si les cours remontent et que la demande se concrétise, l’opération peut être rentable ; mais à des prix de l’ordre de 700 US$/t ou moins, la fenêtre de profit se resserre. La marge est donc mince dans un marché aux deux visages : un fort potentiel à moyen terme, mais une rentabilité incertaine à court terme.

Des obstacles structurels persistants

Le développement d’une filière lithium intégrée bute d’abord sur des faiblesses d’infrastructure. Le Mali dépend fortement de corridors routiers et ferroviaires transfrontaliers pour acheminer les minerais vers les ports d’exportation (Guinée, Côte d’Ivoire, Sénégal) ; l’état de ces axes et le manque d’énergie industrielle fiable augmentent les coûts logistiques et la vulnérabilité des opérations. Sur le terrain, la sécurité reste une menace tangible. Des attaques contre des convois et des sites aurifères ont augmenté ces dernières années, provoquant suspension d’activités, blocages de carburant et coûts supplémentaires de protection — autant de risques qui s’appliquent également au transport du spodumène depuis Bougouni vers les ports. Les entreprises affirment toutefois maintenir les opérations, mais la situation demeure fragile.

Du point de vue environnemental et hydrique, le traitement du spodumène exige d’importants volumes d’eau et génère des effluents et résidus miniers (tailings) qui, mal gérés, peuvent contaminer les nappes et les sols. Des études industrielles et académiques montrent que la réutilisation des eaux de processus réduit l’empreinte hydrique mais pose des défis techniques pour préserver les rendements de flottation et maîtriser les concentrations de toxiques.

Le contexte politique et réglementaire ajoute de l’incertitude : la révision du code minier en 2023 a renforcé les exigences de contenu local et la part étatique, ce qui a refroidi certains investisseurs mais augmente la marge de manœuvre du Mali si la mise en œuvre est transparente et stable. À Bougouni, les opérateurs déclarent mettre en place des programmes de gestion environnementale et des projets communautaires, mais la société civile réclame davantage d’accès aux rapports d’impact et aux chiffres de réutilisation d’eau et de gestion des déchets.

Par Tilmidja Malam, au Sahel

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