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Le Cameroun que va diriger Paul Biya ces sept prochaines années

43 ans après sa première investiture, Paul Biya prête serment pour un nouveau mandat. Mais le Cameroun qu’il dirige reste divisé et fragile, entre conflits régionaux, crise économique et méfiance populaire.

Paul Biya a prêté serment pour la neuvième fois, ce 6 novembre à Yaoundé. © DR

Réélu avec 53,66% des suffrages à l’issue de la présidentielle du 12 octobre, Paul Biya – 92 ans, dont 43 au pouvoir – a officiellement pris fonction. Ce 6 novembre 2025, le plus vieux président en exercice au monde, réélu pour la huitième fois, a prêté serment, quarante-trois ans jour pour jour après sa première investiture, le 6 novembre 1982. L’image du président, dans son habit d’apparat, saluant la foule depuis le perron du palais de l’Unité jusqu’au siège de l’Assemblée nationale (palais de verre Paul Biya), symbolise à la fois la continuité d’un règne et la fragilité d’un pays. Le Cameroun qu’il retrouve est fragmenté : fractures sociales béantes, tensions régionales, crise anglophone persistante, défiance du Nord après un scrutin contesté par son principal adversaire, l’ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, leader du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC).

Le chef de l’État entame un mandat aux allures de pari contre le temps et contre l’histoire. Son pouvoir, longtemps perçu comme un gage de stabilité, est désormais scruté à l’aune de son efficacité. Réconcilier les Camerounais, relancer une économie exsangue, faire de la décentralisation une réalité, lutter contre la corruption et répondre aux attentes d’une jeunesse impatiente, etc : les priorités s’accumulent. Dans sa prise de parole, Paul Biya a dit « mesurer la gravité de la situation que traverse le pays, le nombre et l’acuité des défis et la profondeur des frustrations ».

Les défis du nouveau président

Paul Biya retrouve un pays marqué par l’épuisement des modèles anciens, miné par la défiance à l’égard des institutions et en quête de perspectives claires pour sa jeunesse. Le premier défi est politique : restaurer la cohésion dans une société fracturée par des clivages régionaux. L’élection du 12 octobre, contestée par Issa Tchiroma Bakary, a ravivé des tensions de longue date et accentué la méfiance envers les institutions. Le second défi est économique. Selon l’Institut national de la Statistique du Cameroun (INS), l’inflation est restée élevée en 2024 à 4,5 % — bien qu’en retrait par rapport à 7,4 % en 2023 — ce qui continue d’éroder le pouvoir d’achat.

S’agissant de la jeunesse, une enquête de l’INS révèle que le taux d’emploi des 15-34 ans est de 39,3 % — ce qui signifie que plus de 60 % des jeunes ne disposent pas d’un emploi stable et formel (47,2 % pour les hommes, 31,3 % pour les femmes). Une situation à laquelle le président Paul Biya a apporté un début de solution. « J’ai envisagé de mettre en œuvre dès les premiers mois de ce septembre un plan spécial de promotion de l’emploi des jeune », a déclaré Paul Biya dans son discours d’investiture. Mais avant : « Je viens d’ordonner la reprise des études doctorales dans les universités. Au cours de cette année, j’ai également décidé de la relance des concours d’entrée dans les écoles normales supérieures ».

L’autre défi est institutionnel est tout aussi majeur : faire de la décentralisation une réalité palpable — transfert de compétences, financements locaux — et redonner de la crédibilité à la lutte contre la corruption. Ce sont ces trois axes — politique, économique et institutionnel — qui seront déterminants pour savoir si ce vieux système peut encore se réinventer ou s’il arrivera à son usure

Fractures sociales et gestion des crises

Sous le vernis de stabilité, le Cameroun vit avec ses blessures ouvertes. Dans les régions du Nord‑Ouest et du Sud‑Ouest, la crise dite « anglophone » entre dans sa décennie : depuis fin 2016, les affrontements entre groupes séparatistes et forces gouvernementales ont fait au moins 6 000 morts et entraîné plus d’un million de déplacements internes, selon Human Rights Watch. Les écoles sont particulièrement touchées : en 2025, on estime à environ 488 000 enfants (soit près d’un quart des enfants âgés de 3 à 17 ans dans ces deux régions) ceux qui ne sont pas scolarisés à cause de la crise. À l’autre bout du pays, dans l’Extrême‑Nord, l’insurrection du Boko Haram et de sa branche régionale (ISWAP) continue de semer la désolation. On comptait début 2025 plus de 476 000 personnes déplacées dans cette région à cause des attaques armées.

Ces crises multiples ont creusé des fractures identitaires profondes : dans les zones touchées, l’État est perçu soit comme absent, soit comme prédateur. Le sentiment d’abandon envers Yaoundé s’étend non seulement aux zones anglophones mais aussi aux populations rurales du Nord et de l’Est. Parallèlement, une fracture sociale grandissante ronge le pacte national. Par exemple, malgré les efforts d’électrification, seulement 28,4 % des zones rurales ont accès à l’électricité contre 87,6 % en zones urbaines. Le groupe de la Banque mondiale rappelle que « 75 % de la population rurale reste sans électricité ».

Ces chiffres parlent d’un double fossé : ville/campagne et francophone/anglophone. L’aspiration à l’« émergence » à horizon 2035 semble un vœu pour beaucoup. La réconciliation nationale ne pourra donc être dissociée d’une justice sociale effective : réparer les injustices, redistribuer les ressources, écouter les laissés-pour-compte. Sans cela, les promesses de paix risquent de demeurer des slogans creux dans un pays où la pauvreté alimente désormais la colère.

Un pays sous tension

Depuis le scrutin du 12 octobre 2025, le Cameroun est traversé par une onde de choc politique et territoriale. L’opposant Issa Tchiroma Bakary, qui revendique la victoire, a cristallisé la colère d’un Nord qui se sent depuis longtemps relégué à la périphérie du pouvoir. Les manifestations déclenchées à Garoua, Maroua et Ngaoundéré ont été sévèrement réprimées : au moins 48 civils ont été tués par les forces de sécurité et plusieurs dizaines d’autres blessés. Human Rights Watch évoque une « répression brutale » et la fermeture arbitraire de plusieurs médias régionaux.

Ces événements ont exacerbé des tensions identitaires latentes : le Nord dénonce la monopolisation du pouvoir par les élites du Centre et du Sud, tandis que la fracture entre francophones et anglophones s’est encore élargie. Cette double polarisation — régionale et linguistique — fragilise davantage le socle de la cohésion nationale. À Yaoundé, le pouvoir se veut rassurant, mais la crise de légitimité est manifeste ; la démocratie camerounaise donne le sentiment d’être en apnée.

Le climat d’attente, de frustration et de résignation gagne la population. Les jeunes diplômés, sans emploi ou emploi informel, s’exilent en masse. L’économie informelle devient un refuge de survie. Et alors que l’État reste hautement centralisé, ses institutions paraissent incapables de répondre à l’urgence. Dans ce contexte, le président Paul Biya ne doit pas seulement gouverner : il doit rassurer et réaffirmer que l’État conserve la maîtrise de ses territoires et conserve l’ancrage de sa jeunesse. C’est là, plus que jamais, la condition d’un redressement — et d’un sursaut national.

Par Jean Daniel Mvondo, à Yaoundé

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