Chargement en cours
Publicité

Dr Tawa : « Toute exclusion est une raison de troubles »

Netton Prince Tawa, Docteur en science politique, enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara à Bouaké, plaide pour une présidentielle 2025 inclusive en Côte d’Ivoire.

Dr Netton Prince Tawa, Docteur en science politique, enseignant-chercheur à l’Université Alassane Ouattara, Bouaké, juillet 2025.

Vous êtes politologue ivoirien, la présidentielle 2025 approche, et les militants du RHDP, le parti au pouvoir, ont invité le président Alassane Ouattara à briguer un quatrième mandat. Quel est votre regard sur cette hypothèse ?

Relativement à votre question, je dois dire que le RHDP (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix) est dans son droit de choisir un candidat à l’issue de son congrès. À cet égard, je n’ai pas de commentaires particuliers à faire sur le fait qu’un parti politique propose un de ses militants à un poste, soit-il le président de la République, pour briguer un autre mandat. Je pense que cela est dans l’ordre normal des choses et dans le fonctionnement d’un parti politique. Et le congrès n’a fait que confirmer ce que nous savions jusque-là. Les militants du RHDP clamaient à qui voulait l’entendre que leur candidat naturel pour l’élection à venir, c’est Alassane Ouattara. Il n’y a donc pas à s’étonner.

D’un point de vue juridique, pensez-vous que la Constitution actuelle permet-elle une nouvelle candidature du président Ouattara ?

Du point de vue juridique, je pars du principe que les débats autour de l’interprétation de la Loi fondamentale se sont soldés devant le Conseil constitutionnel. Le juge constitutionnel ivoirien a d’ailleurs statué en 2020 qu’un nouveau pacte social avait été établi et que, dès lors que le pays était passé à une Nouvelle République, « le compteur des mandats était remis à zéro ». Par conséquent, je ne conteste pas la possibilité juridique pour le président Ouattara de se représenter ; je crois même qu’il est temps de dépasser ce débat sur le plan légal.

Le véritable enjeu est politique. Est-ce politiquement acceptable qu’Alassane Ouattara soit candidat ? Je dirais non, car il avait lui-même affirmé qu’« à un certain âge donné, la fonction de président de la République étant tellement contraignante, ce n’est pas bon d’être président à un certain âge ».

Sur cette base, et compte tenu des contestations déjà survenues lors de son troisième mandat, je pense que, politiquement, il rendrait service à lui-même, à son parti et à la Côte d’Ivoire en ne se représentant pas. C’est là une analyse purement politique.

À titre de comparaison, le président de la République avait critiqué l’âge de l’ex-chef de l’Etat du Zimbabwe, Robert Mugabe et figurait parmi les chefs d’État africains qui estimaient qu’il était temps pour Monsieur Mugabe de laisser le pouvoir.

C’est la même réflexion que j’émets aujourd’hui pour le président Alassara Ouattara, et également pour Paul Biya au Cameroun. Après 40 ans, il me semble qu’à un moment donné, il faut apprendre à passer la main et laisser l’État se régénérer.

A lire aussi : « Côte d’Ivoire 2025 : la présidentielle des absents »

Plusieurs figures majeures de l’opposition (Laurent Gbagbo, Guillaume Soro, Charles Blé Goudé, Tidjane Thiam) ont été écartées de la course à la présidentielle pour des raisons judicaires. Quelle est votre analyse?

C’est là toute la question de la rationalité de la décision judiciaire ou des décisions administratives à la veille des élections en Afrique. Le parti au pouvoir crie et veut faire croire à qui veut l’entendre qu’il n’a rien à voir avec ce qui se passe, que la justice est indépendante. Mais ce serait difficile de faire passer un tel message quand on sait qu’il y a une décision judiciaire. Quand on sait qu’il s’agit des figures politiques clés de l’opposition qui ont été écartées, parmi lesquelles l’ancien président Laurent Gbagbo, qui a même été acquitté par la Cour pénale internationale. Empêcher M. Gbagbo de participer à l’élection, sous prétexte qu’il subit une condamnation judiciaire en Côte d’Ivoire, pose problème.

A lire aussi : « Présidentielle en Côte d’Ivoire : le RHDP verrouille le jeu électoral »

Même chose pour Guillaume Soro. Et le timing est important, c’est au moment où il quitte le RHDP qu’un procès s’ouvre contre lui. Il y a aussi le cas du président du PDCI, Tidjane Thiam. Certes, certes il est différent, mais la question du timing demeure. La justice affirme qu’au moment où il s’inscrivait sur la liste électorale, il n’était plus Ivoirien et a renoncé à sa nationalité française en redevenant Ivoirien plus tard.

Cependant, refuser de rouvrir la révision de la liste électorale pour qu’il ait le droit de s’inscrire à nouveau, donne l’impression qu’il y a jeu politique dernière. C’est difficile de croire le contraire.

Ces exclusions judiciaires ne risquent-elles pas de réveiller les démons de 2011 ?

2011, c’est la fin de la crise post-électorale. C’est le dernier épisode de la crise électorale politique qui a commencé en 2002. Il ne faut pas séparer ces deux éléments. C’est la même crise. Peut-être qu’il faut penser aussi à ce qui s’est passé en 2020. Mais il est clair que toute exclusion politique porte en elle des raisons de troubles au sein de la population et, effectivement, sur le terrain.

Laurent Gbagbo a lancé le mouvement « Trop c’est trop ». Il a déjà été rejoint par Thiam et Soro. A quoi peut-on s’attendre ? ou un signe d’inquiétudes ?

Le fait que le président Laurent Gbagbo ait réussi à rallier deux figures politiques majeures telles que Tidjane Thiam, l’actuel président du PDCI, et Guillaume Soro, ancien Premier ministre et ex-chef de la rébellion, est particulièrement significatif. Cette coalition de grands ténors de la scène politique ivoirienne est porteuse de quelque chose d’inquiétant, car une telle alliance de poids lourds peut potentiellement aller dans tous les sens.

À quoi pensez-vous ?

J’espère qu’il n’y aura pas de troubles. J’espère, mais ce n’est pas non plus, malheureusement, à écarter systématiquement, parce que les signes avant-coureurs sont là.

L’opposition donne l’impression de s’organiser. Il y a les marches. Le PDCI a organisé une marche à Abidjan, en pleine pluie, où on a eu quand même une certaine marée humaine dehors.

Laurent Gbagbo a également des partisans prêts et n’attendent qu’un mot d’ordre.

Pour être un analyste politique rationnel, nos dirigeants ne devraient pas négliger ce mouvement. Quand bien même, ils ont la force publique, l’armée, la police, pour maintenir l’ordre, c’est quelque chose qu’il ne faut pas négliger, parce que la vie d’un individu vaut mieux qu’une paix imposée par la terreur.

À partir du moment où Gbagbo, Soro, Thiam, Blé Goudé, par exemple, ont été juridiquement exclus, pourquoi coaliser ? Est-ce que ce mouvement peut-il véritablement influencer la présidentielle ivoirienne ?

Ils coalisent justement parce que, pour eux, la décision judiciaire n’a aucun autre sens. Ce sont des décisions politiques habillées du sceau judiciaire. Donc, nous devons mener nos actions politiques pour pouvoir amener le pouvoir à la table de négociation et à trouver une solution politique afin d’anticiper la crise. C’est connu, en Côte d’Ivoire, les alliances sont là. En 2005, le PDCI, le RDR et l’UDPCI, de grands partis d’opposition, ont dû coaliser parce qu’ils ont pris conscience qu’un seul parti politique n’arrivait pas à bousculer Laurent Gbagbo. C’est comme ça qu’est née l’alliance RDR-UDPCI et tous le savent. Ils s’entendent afin d’avoir du poids sur la scène politique nationale. C’est pour contraindre le pouvoir à négocier.

Vous-êtes un observateur de la vie politique ivoirienne, quelles devraient être conditions pour garantir une élection inclusive, et pacifique en Côte d’Ivoire cette année ?

En Côte d’Ivoire, on a démontré qu’il est possible de faire des élections inclusives. En 2010, tous les grands acteurs politiques ont pu aller aux élections. C’est à l’arrivée que l’ancien président Laurent Gbagbo n’a pas joué le franc-jeu parce qu’il n’a pas accepté sa défaite. Mais vous ne pouvez pas organiser des élections en Côte d’Ivoire en 2025 sans les rendre inclusives et penser, dans les périodes postélectorales, à avoir une légitimité. Henri Konan Bédié en a souffert en 1995, Laurent Gbagbo, même s’il se défend de ne pas être à la base de l’exclusion des principaux candidats en 2000, il en aura tout de même souffert. Et Ouattara, j’espère qu’il ne va pas s’offrir ce luxe-là pour en souffrir. Non, ce n’est pas possible.

 A lire aussi « Présidentielle en Côte d’Ivoire : comment le pouvoir utilise la justice »

Il faut ouvrir les élections pour qu’elles soient inclusives, et ouvrir un dialogue politique à l’issue duquel tous les acteurs clés de la vie politique y participer.

Le vainqueur aura une grande légitimité, et les vaincus devront se taire pour laisser le vainqueur gouverner tranquillement pendant les cinq années. Ce n’est pas difficile de le dire. Mais peut-être difficile de le réaliser. Mais si on veut des élections devant aboutir à une politique paisible, il faut qu’elles soient inclusives.

En Côte d’Ivoire, vous avez beau admettre mille électeurs sur la liste électorale, si vous n’avez pas ces quatre-là (Gbagbo, Thiam, Soro, Blé Goudé), elles ne seront jamais inclusives.

Entretien mené par Prosper Louabalbé

Laisser un commentaire