Sale temps pour des Français au Sahel
Entre arrestations, expulsions et suspensions de visas, les ressortissants français dans l’espace AES-Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) vivent une période de forte tension.

L’arrestation, fin juillet et révélé ce 3 septembre 2025, de Jean-Christophe Pégon, directeur français de l’ONG INSO (International NGO Safety Organisation) à Ouagadougou, soupçonné d’espionnage, suivie de celle de Yann Vezilier, officiellement employé de l’ambassade de France à Bamako, le 14 août, illustrent la dégradation du climat sécuritaire et diplomatique pour les citoyens français dans l’espace AES-Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger). Ces incidents s’inscrivent dans une série de tensions croissantes : depuis le retrait militaire de l’opération Barkhane en 2022, la fermeture de l’ambassade de France au Niger, la suspension réciproque de visas entre Paris et Bamako le 10 août 2023, jusqu’aux accusations d’espionnage visant des agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et un ancien militaire français entre 2023 et 2024.
Longtemps alliée militaire et partenaire de développement privilégié, la France voit aujourd’hui ses ressortissants pris dans une spirale d’hostilité, nourrie à la fois par le ressentiment populaire, les calculs politiques des juntes au pouvoir et les bras de fer diplomatiques.
Arrestations ciblées
Au Burkina Faso, fin juillet, les forces de l’ordre ont interpellé le directeur français dans les locaux mêmes de l’ONG INSO, selon Sahel Intelligence. Même si elles n’ont encore rendu aucune preuve publique, les autorités pèsent lourdement le soupçon d’espionnage. Quelques semaines plus tard, mi-août, Bamako annonçait à son tour l’arrestation d’un citoyen français, accusé d’activités subversives. Deux affaires rapprochées rappellent que les régimes militaires ne protègent plus les Français, même en tant qu’expatriés ou humanitaires. Ils les utilisent désormais comme leviers diplomatiques pour affirmer leur souveraineté face à Paris.
Ce phénomène n’est pas inédit. En août 2024, les autorités burkinabé ont arrêté Damien L., un ancien légionnaire français travaillant comme conseiller en sécurité pour une entreprise minière australienne, puis l’ont expulsé du territoire. Les autorités burkinabè ont justifié l’arrestation de Damien L. par la présence de documents sensibles sur ses appareils électroniques, liés à la situation sécuritaire dans le pays. En 2023-2024, les autorités de Ouagadougou ont retenu prisonniers pendant plus d’un an quatre agents de la DGSE française. Ils étaient venus au Burkina dans le cadre d’une mission de coopération sécuritaire avec le pays, en lien avec les services burkinabè. C’est finalement une médiation du Maroc qui avait permis leur libération.
La rupture progressive
L’hostilité envers la France ne s’est pas construite en un jour. Dès 2020, avec la montée des discours souverainistes au Mali et le sentiment d’ingérence étrangère, la présence militaire française est devenue un symbole d’échec face au terrorisme. Des manifestations populaires ont commencé à éclater, dénonçant l’« occupation militaire française » et réclamant le départ des troupes.
En mars 2022, lors de la crise politique au Mali, des manifestants ont attaqué les symboles français : ils ont brûlé des drapeaux français, déchiré des portraits de dirigeants français affichés dans les manifestations et dégradé plusieurs établissements liés à la France, y compris des bureaux de coopération et des représentations culturelles.
Le retrait progressif de l’opération Barkhane, annoncé en juin 2022, a d’abord concerné le Mali, suivi du Burkina Faso en février 2023, puis du Niger en décembre 2023. Dans ces trois pays, l’armée française a dû quitter ses bases sous les huées de la population et les pressions des juntes, laissant la place à des acteurs émergents, principalement russes via des sociétés militaires privées et des accords bilatéraux.
« Une contestation légitime »
À Ouagadougou et Bamako, le rejet populaire s’est manifesté par des incidents spectaculaires : en juillet 2022, des manifestants anti-français ont vandalisé l’ambassade de France au Mali ; en mai 2023, au Burkina Faso, ils ont attaqué et partiellement incendié le consulat français, détruisant ou taguant des symboles culturels français, des panneaux et des véhicules officiels.
La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023, regroupant Bamako, Ouagadougou et Niamey, a scellé la bascule politique. Ce bloc, fondé sur le rejet assumé de la France et sur les sanctions ouest-africaines, a officialisé le passage de Paris au rang d’« adversaire déclaré ».Depuis, les autorités locales surveillent de près les représentants français, limitent leurs activités, et scrutent voire contestent tout geste de coopération ou toute présence publique.
Longtemps alliée militaire et partenaire de développement privilégié, la France voit aujourd’hui ses ressortissants pris dans une spirale d’hostilité, nourrie par le ressentiment populaire, les calculs politiques des juntes au pouvoir et les bras de fer diplomatiques. Dans les rues, certains manifestants réclamaient le départ des Français. Mais, souligne l’analyste et journaliste Ousmane Ndiaye, interrogé en 2023 : « Le sentiment anti-français n’existe pas. Ce qui se manifeste aujourd’hui est une lame de fond, qui s’enracine depuis au moins vingt ans. Ce processus devient de plus en plus violent à cause de la surdité en face. Il s’agit d’une contestation légitime de la politique de la France en Afrique. »
Climat de peur
Les expatriés français restés au Sahel vivent désormais leur quotidien dans la prudence, voire la crainte. Les consignes de sécurité recommandent d’éviter les grands rassemblements et de limiter les déplacements. La perception populaire des Français, souvent alimentée par des discours officiels accusant Paris de tous les maux — du soutien présumé aux groupes armés à la manipulation des sanctions internationales —, fragilise davantage encore leur sécurité. Au Mali par exemple, en 2023, 7 000 Français vivaient dans le pays, dont 5 500 Franco-Maliens.
Les incidents ne se limitent pas aux arrestations spectaculaires. Chaque cas, même isolé, nourrit une psychose collective et rappelle que le simple passeport bleu-blanc-rouge peut devenir une source de suspicion. Pour la France, la séquence actuelle sonne comme un désaveu stratégique. Chassée du terrain militaire, marginalisée diplomatiquement, contestée économiquement, elle voit aussi ses ressortissants pris pour cibles. Cette « diplomatie des otages », selon l’expression employée par certains chercheurs, constitue une arme redoutable entre les mains de régimes en quête de légitimité.
Dans le triangle Bamako-Ouagadougou-Niamey, la situation des Français n’est plus un simple dommage collatéral : elle est devenue un enjeu politique central.
Issoufou Amadou Dan Mallam, à Niamey




Laisser un commentaire