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Pourquoi la dette des pays africains est-elle si inquiétante ?

Entre endettement, dépendance aux créanciers étrangers, volatilité des matières premières et stabilité, la dette de l’Afrique a atteint des sommets inquiétants.

Accra, 30 août 2025, des manifestants exigent l’annulation de la dette des pays africains. © X Fel Houessou

Le 30 août 2025, plusieurs centaines de manifestants ont défilé à Accra à l’appel des grands syndicats ghanéens. Leur revendication est claire : une refonte radicale du système mondial de la dette, perçu comme un carcan qui asphyxie les économies africaines. « Pourquoi les pays africains devraient-ils emprunter si cher par rapport à leurs homologues d’autres régions du monde ? Pourquoi la prime de risque pour l’Afrique devrait-elle être si différente de celle de l’Europe, de l’Amérique ou d’autres régions ? », s’interrogeait à cette occasion le ministre ghanéen des Finances, Cassiel Ato Baah Forson.
La confédération syndicale exigeait l’annulation totale et inconditionnelle des dettes extérieures jugées non viables. Le ministre a cependant nuancé cette revendication face aux manifestants : « La façon dont on utilise la dette est également importante. Si nous utilisons bien nos dettes, on doit pouvoir les rembourser. On ne peut pas être à toujours demander l’annulation si nous continuons de mal l’utiliser », a-t-il averti.

Mais la mobilisation citoyenne, les appels des syndicats, les avertissements des gouvernements et les réformes préconisées par les experts laissent entrevoir un autre horizon : celui d’un continent capable de transformer cette crise en levier de réforme. Pour cela, il faudra à la fois changer les règles du jeu internationales et réformer les pratiques internes. Sans ce double mouvement, l’Afrique restera prisonnière d’un cycle infernal où la richesse de ses sols se transforme en pauvreté de ses comptes publics.

Un véritable fardeau

En dix ans, la dette publique des pays africains a littéralement changé de dimension. Le ratio dette/PIB en Afrique subsaharienne est passé de 30 % en 2013 à près de 60 % en 2022. En valeur absolue, le montant de la dette publique a atteint 1 800 milliards de dollars en 2022, contre environ 640 milliards en 2010, soit une hausse de 183 %.

Dans son rapport 2023, le Fonds monétaire international (FMI) alertait déjà : plus de la moitié des pays à faible revenu de la région sont à haut risque de surendettement. Le FMI estime par ailleurs que le coût du service de la dette – les intérêts à payer – a plus que doublé depuis le début des années 2010, et qu’il est aujourd’hui près de quatre fois plus lourd qu’en moyenne dans les économies avancées.

De son côté, la Banque mondiale souligne que la dette extérieure de l’Afrique a franchi en 2024 le seuil des 1 000 milliards de dollars, un record historique. L’ONU, via sa Commission économique pour l’Afrique (CEA), insiste sur le danger d’un « effet boule de neige » : chaque nouvel emprunt contracté pour rembourser une dette ancienne alourdit le fardeau au lieu de l’alléger.

Inquiétudes…

La dette africaine inquiète parce qu’elle cumule toutes les fragilités : un stock qui explose, une dépendance aux créanciers étrangers, une vulnérabilité aux taux de change, des recettes fiscales insuffisantes, et des dépenses publiques parfois mal orientées. Elle inquiète aussi parce qu’elle menace directement le développement humain et la stabilité politique.

Autre facteur d’inquiétude : la fragmentation des bailleurs. Les États africains empruntent simultanément auprès du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, de la Banque islamique de développement, mais aussi auprès de la Chine, de l’Union européenne et de créanciers privés. « Plus un pays a de dettes, plus chaque nouveau prêt devient cher, car il doit intégrer le risque global », analyse un spécialiste. Ce système entraîne une spirale : la multiplication des créanciers accroît la charge d’intérêts et réduit les marges de négociation.

Dans un rapport de 2024, la Banque africaine de développement (BAD) a confirmé que la diversité des créanciers complique les restructurations de dette. Certains pays se retrouvent piégés entre exigences contradictoires, incapables d’obtenir un allègement coordonné.

Le paradoxe d’un continent riche…

L’inquiétude tient aussi à un paradoxe : l’Afrique est riche en ressources naturelles, mais son endettement reste insoutenable. Comme l’explique un expert financier : « L’Afrique est riche, c’est vrai, mais pas en capacité de transformer cette richesse en argent » Les matières premières, dont dépendent largement les économies africaines, sont soumises à une forte volatilité. Pire : leurs prix ne sont pas fixés en Afrique mais sur les grandes places financières de Londres, Paris ou New York. Les pays africains vendent donc leurs matières premières à bas prix, mais rachètent les produits transformés à des tarifs jusqu’à cent fois plus élevés. Cette dépendance aux marchés extérieurs fragilise leurs finances et les rend extrêmement vulnérables aux cycles de prix.

À cette vulnérabilité s’ajoute le problème crucial de l’endettement en devises étrangères. Comme le souligne un expert financier : « Les emprunts ne se font pas dans nos monnaies locales mais en devises étrangères. Dès qu’il y a fluctuation du taux de change, nous payons beaucoup plus, et c’est généralement le cas. » Une monnaie locale faible face au dollar ou à l’euro amplifie le coût réel de la dette et complique la planification budgétaire, rendant chaque déficit plus risqué.

Comment s’en titrer de la dette ?

Selon un expert financier camerounais, trois priorités permettent de s’extraire du piège : mobiliser l’argent localement, lutter contre la corruption et digitaliser la fiscalité, et diversifier les économies. La mobilisation des ressources internes est cruciale pour réduire la dépendance aux emprunts extérieurs. Selon la Banque mondiale, l’Afrique doit mobiliser entre 640 et 2 700 milliards de dollars par an pour financer ses infrastructures et atteindre les Objectifs de Développement Durable. Il faut, selon l’expert, « trouver les moyens de collecter efficacement l’argent localement, en élargissant l’assiette fiscale, en améliorant la perception des impôts et en optimisant la gestion des recettes publiques. »

La corruption reste un obstacle majeur à la mobilisation des ressources et à l’efficacité des dépenses publiques. « Il faut tuer la corruption à l’intérieur, réduire les dépenses inutiles et améliorer la qualité des projets publics », souligne l’expert. Au Kenya et au Rwanda, les systèmes fiscaux sont largement digitalisés, améliorant la traçabilité des recettes et limitant les fraudes. En Afrique du Sud, des réformes similaires permettent de mieux contrôler les flux financiers, tandis qu’au Maroc, un système intégré informe l’État des dépenses et des importations avant même les déclarations officielles.

La diversification économique constitue la troisième clé pour limiter la dette. La dépendance aux matières premières rend les pays africains vulnérables aux fluctuations des prix mondiaux. Développer l’agriculture industrielle, les services et l’industrie locale permet de stabiliser les recettes publiques, de créer des emplois et de réduire la dépendance aux financements extérieurs.

L’urgence des réformes

La réforme du système mondial de gestion de la dette est devenue une priorité urgente pour l’Afrique, confrontée à une crise d’endettement qui menace sa stabilité économique et sociale. Le mécanisme actuel du G20, le Common Framework, est largement jugé inefficace, trop lent et inadapté aux réalités du terrain. Depuis sa création en 2020, le Common Framework a été utilisé dans quelques cas, notamment pour le Tchad, l’Éthiopie et la Zambie. Cependant, ces restructurations ont été lentes et ont souvent échoué à inclure tous les créanciers, notamment les créanciers privés et émergents comme la Chine. En 2025, la Banque mondiale a critiqué ce dispositif, estimant qu’il n’avait généré « aucun financement nouveau » depuis sa création. La diversité des créanciers complique les négociations de restructuration. Certains pays se retrouvent piégés entre des exigences contradictoires, incapables d’obtenir un allègement coordonné.

Face à ces défis, l’Union africaine a organisé en mai 2025 la première Conférence sur la dette à Lomé, au Togo. Plus de 500 délégués, dont des chefs d’État, des ministres des Finances, des gouverneurs de banques centrales, des partenaires au développement et des organisations de la société civile, se sont réunis pour discuter des défis liés à la dette et à la soutenabilité à long terme.

Prosper Louabalbé

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