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Transport aérien : l’étoile du Cameroun clouée au sol

Des Lions indomptables contraints de voler sur un avion étranger, des passagers abandonnés dans les halls d’aéroport… Camair-Co incarne l’échec du transport aérien camerounais. Flottes vieillissantes, vols annulés et plans de relance avortés : L’étoile du Cameroun ne décolle plus.

Un avion de la Camair-Co sur le tarmac de l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen. ©DR

Quelques clichés résument la crise. Le 6 septembre 2025, les Lions indomptables du Cameroun ont dû embarquer à bord d’un avion d’Air Côte d’Ivoire pour rallier Praia, au Cabo Verde, dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde 2026. Quelques jours plus tôt, le 26 août, le ministre des Finances a dû voyager à bord d’un CRJ200 de la compagnie sud-africaine CemAir – loué par la Cameroon Airlines Corporation (Camair-Co) – pour se rendre à Maroua, dans l’extrême-nord du pays, pour une mission officielle. Deux scènes qui disent tout : L’étoile du Cameroun reste clouée au sol.

Derrière ces symboles, ce sont surtout les passagers ordinaires qui subissent le calvaire. Vols annulés à répétition, reports de plusieurs jours, absence totale d’informations… Des voyageurs se retrouvent livrés à eux-mêmes dans les halls d’aéroport. Un préfet, récemment muté dans le Nord, a dû parcourir 1 500 kilomètres par la route pour rejoindre son poste après l’annulation de son vol. Ironie du sort : le premier vol disponible vers Garoua où il se rendait n’a eu lieu que le jour même de son installation.

Sur Facebook, l’artiste Kareyce Fotso a publié un témoignage glaçant, devenu viral : « Ceci est un cri… On nous a abandonnés sans nous informer, sans nous assister, sans nous présenter d’excuses. J’ai dû dormir à l’aéroport, puis prendre la route à mes frais. J’ai raté des concerts internationaux. On ne joue pas ainsi avec la vie et les projets des gens. Si ça ne marche plus, fermez, mais cessez de nous maltraiter. »

La réaction de Camair-Co

Sous le feu nourri des critiques, Camair-Co a choisi de rompre le silence par un communiqué officiel. La compagnie dit « recevoir avec le plus grand intérêt » les messages de ses passagers relatifs aux désagréments vécus et attribue la série noire à « deux collisions aviaires successives » qui auraient cloué au sol une partie de sa flotte déjà très réduite. « Des mesures correctives sont d’ores et déjà engagées pour y remédier », précise le texte publié sur le compte Facebook de la compagnie aérienne, en assurant que la sécurité des voyageurs demeure la priorité absolue de la compagnie. Dans ce même document, elle met en avant l’arrivée imminente d’aéronefs supplémentaires et le déploiement de solutions temporaires pour assurer la continuité des dessertes.

Mais le public a diversement accueilli la communication de Camair-Co. Pour de nombreux passagers, réagissant en commentaires au bas de la publication sur la Toile, l’explication apparaît insuffisante au regard de la gravité et de la répétition des dysfonctionnements. Les internautes interpellent les associations de consommateurs. D’autres soulignent que l’entreprise répète inlassablement les mêmes promesses d’amélioration sans que les résultats ne suivent sur le terrain.

Une flotte réduite

Le 4 septembre 2025, Camair-Co a réceptionné un Boeing 737-800 loué auprès de la compagnie tchèque Smartwings. Mis en service dès le lendemain, l’appareil de 180 sièges dessert à la fois les lignes domestiques — Douala, Yaoundé, Garoua — et plusieurs destinations régionales, parmi lesquelles Libreville, Cotonou, Bangui, N’Djamena et Brazzaville. « Il viendra résoudre le problème de connectivité dans la sous-région », confie un responsable de la compagnie. Avec cette arrivée, la compagnie poursuit sa stratégie d’appui sur des solutions externes. Depuis juillet, elle exploite déjà un 737-300 (5N-NGA, 28 ans) acquis auprès de la compagnie nigériane NG Eagle, ainsi que deux appareils fournis par la sud-africaine CemAir : un CRJ100 et un CRJ900.

Ces renforts viennent s’ajouter à une flotte déjà fortement réduite, dont six appareils restent indisponibles : un second 737-700 (12 places business et 116 places en classe économique, hors service au moment de la mise sous presse), deux MA60 – « The Mantung » et « Le Logone » (45 places chacun, parqués à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen depuis plusieurs années), un ERJ145, deux Dash 8-400, ainsi que le 767-300ER « Le Dja » (30 places business et 180 places en classe économique), unique long-courrier de la compagnie, abandonné à l’aéroport d’Addis-Abeba pour un énième entretien depuis 2021 et stationné en Éthiopie depuis 2018.

Une dette de 203,7 millions de dollars

Non rentable depuis sa création en 2006, la compagnie aérienne nationale, techniquement en faillite, faisait partie des quatre entreprises publiques soumises à des contrats de performance en 2023 dans le cadre des efforts du gouvernement pour améliorer la viabilité des entreprises publiques sous la supervision du Fonds monétaire international (FMI). Le Cameroun a mis en œuvre un programme économique et financier de 689,5 millions USD pour la période 2021-2024, soutenu par la facilité de crédit élargie (FCE) et la facilité élargie de crédit (FEC) du FMI.

Curieusement, Camair-Co traîne encore une dette de 203,7 millions USD. Cette situation place la compagnie au rang de deuxième entreprise publique la plus endettée du Cameroun, selon le dernier rapport mensuel sur la dette publique. Publié en avril 2024, le rapport du Comité national de la dette publique (CNDP) et de la Caisse autonome d’amortissement (CAA), révèle que Camair-Co avait une dette intérieure de 102,5 millions USD et une dette extérieure de 101,2 millions USD au 31 mars 2024.

Des grèves à répétition

Ces dernières années, les syndicats du personnel multiplient les préavis pour dénoncer des conditions de travail jugées intenables et la gestion controversée du pavillon national. En août 2024, le Syndicat des pilotes de ligne (SPINAC) dénonçait un « climat délétère de tension sociale explosive », pointant la violation du Code du travail, la dégradation de la flotte et l’absence de vision. Les pilotes exigeaient la régularisation des salaires, la réhabilitation des avions et la reprise des vols intercontinentaux.

Ce bras de fer s’inscrit dans une longue série : en février 2020, le Syndicat des travailleurs des transports aériens (STTA) alertait déjà sur une compagnie « au bord de la cessation d’activité », après trois mois sans salaire. Un an plus tôt, en 2019, un collectif syndical listait les mêmes maux : arriérés, avions cloués au sol, démissions en cascade.

Malgré ses appels au dialogue et sa promesse de verser régulièrement les salaires depuis 2021, la direction n’a pas réussi à combler le fossé entre le personnel et le management. Symbole d’une compagnie en crise chronique, Camair-Co reste engluée dans les conflits sociaux.

L’éternel relancement

L’arrivée du Boeing 737-800 s’inscrit dans un plan de relance estimé à 179 millions USD, visant à renforcer la fiabilité, la compétitivité et l’autonomie de Camair-Co. Ce programme prévoit la remise en service de liaisons, l’ouverture de nouvelles routes d’ici fin 2025, et une flotte théoriquement portée à quatre avions. L’objectif affiché : se repositionner sur un marché aérien africain hautement concurrentiel. Les initiatives pour sauver la compagnie ne manquent pas. À titre d’exemple, en juin 2024, l’Assemblée nationale a adopté une loi autorisant la ratification de l’Accord sur le transport aérien entre le Cameroun et le Canada, signé en 2022. Cette coopération, qui s’appuie sur le partenariat avec Bombardier Inc., doit ouvrir de nouvelles opportunités commerciales.

Déjà en 2015, le cabinet Boeing Consulting avait conçu un plan de sauvetage ambitieux. Parmi les mesures envisagées, le constructeur américain projetait d’augmenter la flotte en acquérant neuf nouveaux appareils d’ici 2020, d’étendre le réseau des dessertes à 27 destinations nationales, régionales et internationales, et de rembourser la dette estimée à 62,6 millions USD lors du lancement du plan de relance. Parallèlement, l’État du Cameroun devait injecter 107,3 millions USD dans les caisses de la Camair-Co.

Des promesses sans lendemain

Née en 2011 des cendres de l’ancienne Cameroon Airlines (Camair), Camair-Co s’annonçait comme un symbole de renouveau. Lors de son vol inaugural à Douala, le gouvernement camerounais affichait son ambition : faire de celle-ci, à moyen terme, l’une des compagnies majeures du continent. Arborant fièrement le slogan L’étoile du Cameroun, la compagnie affirmait alors avoir tiré les leçons de la faillite de la défunte Camair.

Mais très vite, les promesses se sont effondrées. Première faiblesse : une flotte réduite et vieillissante. S’y ajoutent les retards chroniques, les annulations à répétition et la qualité discutable des aéronefs. Le management n’a rien arrangé : effectifs pléthoriques (près d’un millier d’employés) pour une flotte réduite à un seul avion en propre, décisions stratégiques contestées, et surtout absence de vision durable.

Tilmidja Malam, à Yaoundé

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