Boko Haram : la guerre oubliée du bassin du lac Tchad
Au cœur du bassin du lac Tchad, Boko Haram continue de frapper, mais le monde semble détourner le regard. Villages brûlés, civils massacrés ou enlevés, exodes massifs… Les armées peinent à protéger, l’aide humanitaire s’essouffle : une guerre ignorée persiste.

Depuis plus de dix ans, le bassin du lac Tchad est le théâtre d’une guerre de plus en plus oubliée menée par Boko Haram et ses factions. Du nord-est du Nigeria à l’Extrême-Nord du Cameroun, en passant par Tillabéri au Niger et les rives tchadiennes, les populations vivent dans la peur. Malgré les offensives militaires et les annonces de succès, les civils continuent de payer le prix fort : massacres, enlèvements, exodes forcés, destruction d’écoles et de centres de santé. Les États de la région, confrontés à des armées sous-équipées et à une aide humanitaire qui s’essouffle, peinent à stabiliser ces zones. Le cycle de violence se poursuit, révélant l’urgence d’une approche globale mêlant sécurité, développement et soutien aux communautés pour espérer briser la spirale djihadiste.
En face, les États du bassin du lac Tchad multiplient les opérations conjointes. Mais sans stratégie globale alliant sécurité, développement et soutien humanitaire. Résultats, les populations restent piégées dans un cycle de violences où Boko Haram et ses factions conservent une capacité de nuisance.
Nigeria : au cœur de la terreur
Dans la nuit du 5 au 6 septembre 2025, le village de Darul Jamal, dans l’État de Borno, a été la cible d’une attaque sanglante. Récemment réhabilité pour accueillir des populations déplacées, ce site a vu plus de 60 personnes perdre la vie, dont plusieurs militaires. Les assaillants, appartenant à la faction Boko Haram connue sous le nom Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), sont arrivés à moto, tirant sur les habitants et incendiant plus d’une centaine de maisons. Malgré des alertes reçues trois jours avant l’assaut, l’armée n’a pas pu renforcer sa présence, laissant les civils sans réelle protection. Le gouverneur du Borno, Babagana Zulum, s’est rendu sur place pour promettre une aide humanitaire, exhortant les habitants à rester sur leurs terres.
Cette attaque s’ajoute à une série noire. Le 26 mars, des insurgés ont frappé simultanément une base militaire et un poste avancé à Wajiroko et Wulgo, utilisant drones et véhicules rapides : 16 soldats tués, du matériel incendié. Mai 2025, l’armée nigériane affirmait avoir tué 60 jihadistes, dont un commandant. Fin janvier, elle annonçait avoir éliminé 76 combattants de Boko Haram et d’ISWAP (Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest). Mais ces « succès tactiques » peinent à enrayer les attaques contre les civils, en particulier dans les zones de réinstallation. Le nord-est du Nigeria illustre la dualité du conflit : communication militaire d’un côté, vulnérabilité persistante des communautés de l’autre.

Cameroun : des attaques en série
Dans la nuit du 6 au 7 septembre 2025, Ouzal et Modoko (Mayo-Moskota), dans le département Mayo-Tsanaga, au Cameroun, ont subi une nouvelle offensive attribuée à Boko Haram. Les assaillants ont tué cinq personnes, blessé plusieurs autres, attaqué un camp militaire et incendié partiellement la paroisse Saint-Jean-Baptiste d’Ouzal. « La peur m’a saisi. Ils ont tout saccagé. En partant, ils ont jeté un explosif dans la voiture. C’est ce qui a tout brûlé », explique le curé Bushabu Barthélemy. « Quelques semaines plus tôt, mi-août, des assaillants ont pris pour cible un car de transport près de Zigagué, sur l’axe Kousseri–Maroua. Ils ont enlevé des passagers, dont des femmes et des enfants, et ont exigé des rançons. Les assaillants ont exécuté un jeune homme. Ils ont libéré les otages quelques jours plus tard.
Depuis le début de l’année, l’Extrême-Nord du pays a subi une multiplication des assauts. Le 23 juin, des inconnus ont incendié la brigade de gendarmerie et le centre de santé de Sagmé. Trois jours plus tôt, ils avaient attaqué le village de Bonderi : détruit les postes militaires, emporté des armes et fait des morts parmi les civils et les militaires. On a signalé quatre autres attaques entre mars et avril. Une embuscade en mars avait coûté la vie à une vingtaine de militaires. Les conséquences sont lourdes : exode des habitants, écoles désertées, rançons imposées aux familles, crise humanitaire accrue. L’armée camerounaise, parfois débordée, tente de contenir la menace par des opérations conjointes, mais la stabilisation reste fragile.
Au Niger, violences de masse
Le 21 mars 2025, des assaillants ont attaqué le village de Fambita (région de Kokorou) en pleine prière du vendredi, tuant au moins 44 civils, en blessant 13, en encerclant la mosquée et en incendiant le marché ainsi que les maisons. En juin dernier, Manda (région de Tillabéri) a subi une attaque encore plus meurtrière : plus de 70 civils exécutés pour avoir refusé de payer l’« impôt » imposé par Boko Haram et d’autres groupes armés qui sévissent dans le bassin du lac Tchad. Une survivante de 77 ans racontait avoir perdu trois fils. « Les cadavres jonchaient le sol, à l’intérieur et à l’extérieur de la mosquée », expliquait-elle, selon des propos rapportés par la presse. Parallèlement, l’ONG Human Rights Watch a appelé les autorités nigériennes à renforcer la protection des civils et à améliorer la coordination régionale pour lutter efficacement contre la menace djihadiste.
Face à cette escalade de la violence, le gouvernement nigérien a intensifié ses opérations militaires contre les groupes djihadistes. En août, l’armée nigérienne a annoncé avoir tué un chef de Boko Haram lors d’une frappe aérienne ciblée dans la région du lac Tchad. Les observateurs saluent cette opération comme un succès, mais ils soulignent qu’au-delà des victoires militaires, seule une stratégie combinant sécurité, développement et dialogue communautaire peut enrayer la spirale de violence.

Tchad : toujours fragile
Malgré une accalmie relative sur les rives du lac Tchad, des assaillants continuent de mener des attaques sporadiques. Signe d’une certaine fragilité du dispositif de riposte, côté tchadien aussi. Le 16 juillet, une embuscade de Boko Haram a tué une dizaine de pêcheurs et paysans sur l’île de Gomirom, femmes et enfants compris. La veille, la Force multinationale mixte (FMM) avait repoussé une attaque contre sa base de Koulfoua, éliminant un commandant et saisissant des armes. Début juillet, des dizaines de combattants se sont rendus à Bol, signe d’une certaine usure des rangs insurgés. Mais les redditions n’empêchent pas les attaques, ni les déplacements massifs de civils.
L’armée tchadienne a annoncé une contre-offensive « réussie », mais sans présence durable, les gains restent précaires. La police tchadienne a récemment annoncé l’arrestation de Muslim Mohammed Yusuf, plus jeune fils du prédicateur radical nigérian Mohammed Yusuf – fondateur de Boko Haram – ce qui montre que l’architecture des réseaux reste partiellement connue et que la piste judiciaire pourrait renforcer la réduction des capacités des groupes. La géographie du lac, avec ses îlots et frontières poreuses, maintient le pays dans une vulnérabilité chronique.
Etats et partenaires essoufflés
Au-delà du terrain militaire, la lutte contre Boko Haram souffre d’un désengagement croissant en ressources et en logistique. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), le Plan d’Intervention Humanitaire pour le Nigeria (HNRP) 2025 indique que 910,2 millions de dollars US sont nécessaires pour financer l’effort humanitaire, avec 3,6 millions de personnes ciblées par les interventions prévues. Les États prioritaires sont Borno, Adamawa et Yobe (BAY), situés dans le nord-est du Nigeria. Ces chiffres illustrent l’ampleur des besoins humanitaires exacerbés par le conflit prolongé avec Boko Haram. Fin août 2025, les donateurs n’avaient versé que 33 % du financement nécessaire pour le Nigeria.
Pour le Cameroun, sur un besoin de 371 millions de dollars, à peine 24 % ont été couverts. Au Niger, le plan de 468 millions n’a reçu que 27 % de contributions. Le Tchad, avec 674 millions requis, reste financé à seulement 20 %.
Cette faiblesse budgétaire a des conséquences directes : réduction des distributions alimentaires, suspension de programmes de santé et baisse des opérations de protection pour les déplacés internes. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime que plus de trois millions de déplacés dans le bassin du lac Tchad risquent de voir leurs besoins essentiels non couverts. Les experts soulignent que cette contraction des financements internationaux fragilise les États de la région. Les armées nationales, déjà limitées par le manque d’équipements, peinent à sécuriser les territoires, tandis que l’aide humanitaire s’essouffle. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) alerte de son côté sur l’urgence d’investir dans des solutions durables — emploi des jeunes, relance agricole, infrastructures — faute de quoi la région risque un cycle sans fin de violence et de dépendance.
Tilmidja Malam




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