Sénégal : pourquoi le Pastef refuse d’entrer dans le gouvernement Lô
L’absence du Pastef dans le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô constitue le principal enseignement du remaniement opéré par le président Bassirou Diomaye Faye. Malgré sa majorité parlementaire, le parti d’Ousmane Sonko a choisi de rester en dehors de l’exécutif, révélant des divergences politiques de fond.

Le Sénégal traverse l’une des séquences politiques les plus marquantes depuis l’accession au pouvoir du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko en 2024. Le président de la République a signé, le 1er juin 2026, le décret n°2026-1130 fixant la composition du nouveau gouvernement dirigé par Ahmadou Al Aminou Lô, nommé Premier ministre quelques jours plus tôt. Mais au-delà de la liste des 30 membres de l’exécutif, c’est surtout l’absence du Parti des patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), pourtant majoritaire à l’Assemblée nationale, qui retient l’attention.
Quelques heures avant la publication du décret, le Comité exécutif (COMEX) du Pastef annonçait officiellement que le parti ne participerait pas au nouvel exécutif. Dans un communiqué publié à Dakar, la formation politique d’Ousmane Sonko explique avoir engagé plusieurs concertations avec le président Bassirou Diomaye Faye en vue de la constitution du gouvernement. Le parti révèle qu’un long entretien s’est tenu le 1er juin entre les deux hommes.
« Des convergences, mais des désaccords profonds »
Selon le COMEX, cet échange a permis de constater certaines convergences, mais également des désaccords profonds, notamment sur « la place et le rôle de la majorité dans le dispositif exécutif », dont le parti affirme ne pas connaître l’ensemble de la structure. Après une réunion de restitution devant les instances dirigeantes du Pastef, de nouvelles propositions auraient été soumises au chef de l’État. Celles-ci n’ayant pas reçu de réponse favorable, le parti a pris une décision sans équivoque : « Pastef ne participera pas au prochain gouvernement et n’y sera représenté par aucun ministre. »
Cette prise de position confirme les déclarations d’Ousmane Sonko lors de sa passation de service à la Primature. Le Premier ministre sortant avait alors dénoncé l’absence d’implication du parti majoritaire dans la nomination de son successeur et dans la formation de la nouvelle équipe gouvernementale. « Un gouvernement se forme normalement avec la formation politique majoritaire dans un pays. Le Pastef n’a pas été associé à la nomination d’un nouveau Premier ministre et à la formation du gouvernement en cours. On ne peut pas faire du Pastef sans Pastef », avait-il déclaré.
Une équipe remaniée, des ministres reconduits
La composition du gouvernement Ahmadou Al Aminou Lô marque une rupture avec celle dirigée jusque-là par Ousmane Sonko. Plusieurs figures importantes quittent l’exécutif. Parmi les départs les plus remarqués figurent Yacine Fall, ministre de la Justice, Birame Soulèye Diop, ministre de l’Énergie, Daouda Ngom à l’Enseignement supérieur, Alioune Sall à la Communication, Mabouba Diagne à l’Agriculture, Maïmouna Dieye à la Famille, Abdourahmane Diouf à l’Environnement, Olivier Boucal à la Fonction publique, Khady Diène Gaye à la Jeunesse et aux Sports ainsi qu’Amadou Ba à la Culture. Plusieurs secrétaires d’État quittent également le gouvernement, notamment Ahmadou Chérif Diouf, Alpha Bâ, Ibrahima Thiam, Momath Ndao et Marie Rose Khady Fatou Faye.
Malgré ce vaste remaniement, plusieurs membres de l’équipe sortante conservent leurs responsabilités. Cheikh Niang reste ministre de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur. Cheikh Tidiane Dièye demeure à l’Hydraulique et à l’Assainissement. Ibrahima Sy conserve le portefeuille de la Santé, tandis que Serigne Guèye Diop reste à l’Industrie et au Commerce. Alioune Dione est reconduit à la Microfinance et à l’Économie sociale et solidaire. Déthié Fall conserve les Infrastructures. Moustapha Mamba Guirassy reste à l’Éducation nationale. Cheikh Diba demeure au cœur de l’appareil économique de l’État.
Les changements de portefeuille
Plusieurs personnalités changent toutefois d’attributions. Yankhoba Diémé quitte le ministère des Transports terrestres et aériens pour prendre la tête du ministère des Forces armées. Il succède au général Birame Diop. Cheikh Diba voit ses responsabilités élargies. Alors qu’il occupait le portefeuille des Finances et du Budget, il dirige désormais un grand ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, issu de la fusion de son département avec celui précédemment dirigé par Abdourahmane Sarr.
Abdourahmane Diouf effectue également un déplacement stratégique. Ancien ministre de l’Environnement et de la Transition écologique, il devient ministre de l’Énergie et du Pétrole, récupérant un secteur particulièrement sensible dans le contexte de l’exploitation des ressources gazières et pétrolières du Sénégal.
Bakary Sarr connaît quant à lui une promotion importante. Ancien secrétaire d’État chargé de la Culture, des Industries créatives et du Patrimoine historique, il devient ministre de la Communication et des Relations avec les Institutions, tout en assumant les fonctions de porte-parole du gouvernement.
Les nouveaux entrants
Le gouvernement accueille plusieurs nouvelles figures. Moussa Sarr prend les commandes du ministère de la Justice. Boubacar Camara hérite de l’Enseignement supérieur, tandis que Cheikhou Oumar Ba est nommé à l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage. Parmi les autres nouveaux venus figurent Mamadou Lamine Diante à la Fonction publique, Djirèye Clotilde Coly à la Jeunesse et aux Sports, Alpha Thiam à la Culture, Idrissa Samb à l’Emploi, Cheikhou Oumar Seck aux Mines, Aliou Gori Diouf à l’Environnement, Abdoul Ahad Ndiaye aux Transports terrestres et aériens ainsi qu’Amy Mara aux Pêches et à l’Économie maritime.
Quatre ministres délégués font également leur entrée : Bassirou Sarr au Budget, Allé Nar Diop chargé de l’Économie, du Plan et de la Coopération, Ousmane Diagne chargé de l’Élevage et Mame Coumba Diop chargée de la Culture, des Industries créatives et du Patrimoine historique.
Une nouvelle configuration politique
Au-delà des changements de visages et de portefeuilles, la naissance du gouvernement Ahmadou Al Aminou Lô ouvre une nouvelle phase du pouvoir sénégalais. Pour la première fois depuis l’arrivée à la présidence de Bassirou Diomaye Faye, le parti majoritaire, le Pastef, choisit de ne pas participer à l’exécutif. Cette décision, officiellement motivée par des divergences sur la place de la majorité dans l’architecture gouvernementale, marque une rupture politique significative avec la dynamique qui avait porté au pouvoir le tandem Diomaye-Sonko en 2024. Elle pose désormais la question des rapports futurs entre la Présidence, le gouvernement et la majorité parlementaire.
Si le COMEX du Pastef promet de livrer prochainement davantage d’explications, une certitude s’impose déjà : le Sénégal entre dans une configuration institutionnelle inédite, où un président issu du Pastef et une Assemblée nationale dominée par le Pastef devront cohabiter avec un gouvernement dont le parti a choisi de se tenir à distance. Une équation politique nouvelle dont les répercussions pourraient durablement influencer la conduite de l’État et l’avenir de la majorité au pouvoir.
Par Pape MADIAKHATE, à Dakar




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