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Comment la BAD veut financer l’Afrique avec l’argent des Africains

Face à un déficit de financement du développement estimé à 1 300 milliards de dollars par an, la Banque africaine de développement (BAD) entend rebattre les cartes. Réuni à Brazzaville, son président, Sidi Ould Tah, a dévoilé une nouvelle architecture financière visant à mobiliser davantage l’épargne africaine afin de financer durablement le développement du continent.

L’économie africaine devra porter le développement de l’Afrique. ©BAD

Le déficit de financement du développement de l’Afrique atteint 1 300 milliards de dollars par an. Pour y répondre, le président de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah, a lancé la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NADAF). À Brazzaville, où se sont déroulées, du 25 au 29 mai 2026, les Assemblées annuelles 2026 de la BAD, il a défendu une idée simple et radicale à la fois, l’Afrique dispose déjà des capitaux nécessaires. Il faut les mobiliser autrement.

Le diagnostic n’a rien de nouveau, mais les chiffres donnent le vertige. L’Afrique perd jusqu’à 587 milliards de dollars chaque année en raison des flux financiers illicites, de la corruption, du transfert abusif de bénéfices et des primes de risque injustifiées appliquées par les marchés extérieurs. Ce montant dépasse à lui seul le déficit annuel de financement du développement que le continent doit combler pour atteindre ses objectifs d’ici 2030. Pendant ce temps, l’épargne africaine — fonds de pension, compagnies d’assurance, fonds souverains — reste sous-investie dans des projets productifs sur le continent.

Un cadre adopté à Abidjan en avril

Lancée en avril 2026 à Abidjan, la NAFAD vise à mettre en place un système financier africain plus résilient, plus autonome et davantage orienté vers le développement. Son ambition chiffrée est de mobiliser plus de 4 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion au sein des écosystèmes financiers africains. La NAFAD reçu l’approbation de l’Union africaine (UA) en février. Elle a ensuite obtenu un soutien international lors du sommet « Africa Forward » de Nairobi en mai. À Brazzaville, le Dr Sidi Ould Tah a résumé la logique du projet : « Trop souvent, l’épargne africaine ne finance pas suffisamment le développement africain. Cela s’explique en partie par la fragmentation. » Il a ajouté : « Les investisseurs internationaux n’investissent pas dans des projets. Ils investissent dans des instruments. »

Les systèmes financiers africains restent dominés par les banques commerciales, peu enclines à prendre des risques et structurellement incapables de fournir des financements à long terme pour les infrastructures ou l’industrie. La dette publique africaine a atteint 1 900 milliards de dollars en 2024, contre 1 600 milliards en 2020. Sa composition a changé, la part des créanciers commerciaux privés est passée de 12 % à 16,3 % entre 2010 et 2024, tandis que les coûts du service de la dette ont bondi. Dans plusieurs pays, ce service de la dette dépasse désormais les dépenses de santé ou d’éducation.

Les quatre principaux bailleurs (États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni et France) ont tous réduit leur aide. Les États-Unis ont supprimé en mars 2025 jusqu’à 82% de certains programmes. Dans ce contexte, la vice-présidente de l’UA, Selma Malika Haddadi, a rappelé à Brazzaville que le déficit annuel de financement du développement se creuse jusqu’à 400 milliards de dollars, des ressources que le continent doit trouver lui-même.

Les ressources intérieures, premier levier inexploité

Le rapport des Perspectives économiques en Afrique 2026, publié en marge des Assemblées, estime que si l’Afrique aligne ses performances fiscales sur celles de ses économies les plus efficaces, elle pourrait mobiliser 469 milliards de dollars supplémentaires par an, soit environ 14,4 % de son PIB. Cela suppose de renforcer la TVA, d’améliorer l’imposition des sociétés, d’étendre l’administration fiscale numérique. Pas de nouvelles taxes, mais une meilleure collecte de l’existant. Les investisseurs institutionnels nationaux constituent le deuxième réservoir. Les fonds de pension, compagnies d’assurance et fonds souverains africains gèrent des viviers de capitaux vastes et croissants, mais seule une fraction de ces ressources finance des investissements productifs à long terme sur le continent.

La NAFAD entend corriger cette anomalie en créant des instruments standardisés capables d’absorber ces capitaux tels que les obligations de la diaspora, les véhicules d’investissement collectif, les mécanismes de garantie et de financement mixte. L’une des pièces maîtresses du dispositif est l’Agence africaine de notation de crédit (AfCRA). L’Union africaine en a annoncé la création à Brazzaville. Elle doit fournir des évaluations de crédit qui « reflètent nos réalités, nos réformes et notre potentiel », selon la formule de Selma Malika Haddadi.

L’enjeu est que les notations souveraines des pays africains souffrent d’un biais systématique des agences occidentales qui surpondèrent les risques et renchérissent mécaniquement le coût d’emprunt sur les marchés internationaux. L’AfCRA doit également contribuer à stabiliser la monnaie et à gérer les risques de refinancement de la dette.

Aligner les institutions sans en créer de nouvelles

Dr Sidi Ould Tah a pris soin de préciser à Brazzaville que la NAFAD n’est pas un projet bureaucratique. « Non pas pour créer de nouvelles couches de bureaucratie, mais pour mieux aligner les institutions dont nous disposons déjà », a-t-il dit. En clair, la Banque centrale africaine, le Mécanisme africain de stabilité financière et l’Institut monétaire africain — institutions dont la mise en œuvre traîne depuis des années — doivent désormais s’articuler autour d’une même boussole stratégique, matérialisée par les « Quatre points cardinaux » que le président de la BAD a présentés comme la feuille de route de l’institution.  Ces quatre axes visent à mobiliser des capitaux à moindre coût, à consolider les systèmes financiers africains, à transformer la démographie en opportunité économique, et à construire les infrastructures et chaînes de valeur qui produiront de la richesse sur le continent.

Pour porter la croissance africaine de 4 % aujourd’hui à 7 % par an — seuil en dessous duquel la transformation structurelle et la réduction de la pauvreté restent trop lentes — le rapport de la BAD calcule que l’Afrique doit plus que doubler le taux de croissance de son stock de capital et réaliser un effort d’investissement cumulé supplémentaire d’environ 3 500 milliards de dollars sur la décennie 2026–2035.

Par MAHAMAT Ben ABDEL, à Yaoundé

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