Au Congo, la BAD parie sur la jeunesse pour transformer l’Afrique
Lors de ses Assemblées annuelles du 25 au 29 mai 2026 à Brazzaville, au Congo, la Banque africaine de développement (BAD) a fait du financement des jeunes et des femmes une priorité stratégique. L’institution appelle également les États africains à accélérer l’industrialisation et la transformation locale de leurs matières premières pour créer davantage d’emplois et de richesse sur le continent.

L’Afrique abritera d’ici 2030 près de neuf personnes sur dix vivant dans la pauvreté à l’échelle mondiale si rien ne change. Face à ce verdict chiffré, le président de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah, place les jeunes et les femmes au cœur de sa stratégie. À Brazzaville, où la BAD a tenu ses Assemblées annuelles 2026 du 25 au 29 mai, il a défendu le principe que la démographie africaine est une richesse à financer, pas un problème à gérer. À la clôture des travaux, l’institution continentale a également appelé les États à accélérer la transformation locale des matières premières afin de créer davantage de valeur ajoutée et d’emplois sur le continent.
La salle du Centre international de conférences de Kintélé en République du Congo l’a entendu dire clairement. Pendant des décennies, le monde regardait l’Asie comme le moteur de la croissance mondiale. Aujourd’hui, « l’Afrique connaît une croissance comparable, voire supérieure, selon certains indicateurs », a affirmé le Dr Sidi Ould Tah. Le continent affiche en moyenne 3,8 % de croissance du PIB réel sur les vingt dernières années. Il dispose d’une main-d’œuvre jeune en plein essor et accélère son adoption du numérique dans les secteurs bancaire et financier. Et pourtant, cette croissance ne se traduit pas encore en emplois ni en revenus pour le plus grand nombre.
Un dividende démographique qui attend son financement
Le rapport des Perspectives économiques en Afrique 2026, présenté en marge des Assemblées, pose le problème avec précision. La forte croissance démographique du continent, qui s’élève en moyenne à 2,3 % par an contre moins de 1 % en Asie, implique que l’augmentation du PIB réel ne génère que des améliorations modestes du revenu par habitant. Selon les estimations de la BAD, l’Afrique comptera plus de deux milliards d’habitants à l’horizon 2050. Pour les responsables de l’institution, cette dynamique démographique constitue l’un des plus grands atouts économiques du continent, à condition qu’elle soit accompagnée d’investissements massifs dans l’emploi, l’éducation, l’entrepreneuriat et l’industrialisation.
En 2024, environ 85 % de l’emploi africain était informel, sans sécurité ni protection sociale. Environ 29,3 % des personnes employées étaient classées comme travailleurs pauvres, gagnant moins de 2,15 dollars par jour. Le chômage des jeunes oscille entre 27 % et 43 % selon les pays, avec des pics documentés au Mozambique, en Afrique du Sud et en Mauritanie.
Pour Dr Ould Tah, ce tableau n’est pas une fatalité — c’est un signal d’investissement manqué. La BAD estime que l’Afrique perd jusqu’à 587 milliards de dollars par an en raison des flux financiers illicites, de la corruption et des primes de risque injustifiées. Ce chiffre dépasse le déficit annuel de financement du développement estimé à 1 300 milliards de dollars que le continent doit combler pour atteindre les Objectifs de développement durable d’ici 2030.
Les femmes et les jeunes, leviers stratégiques
L’un des quatre « points cardinaux » que Dr Ould Tah a développés à Brazzaville consiste précisément à transformer la démographie africaine en opportunité économique, en particulier pour les jeunes et les femmes. La formulation est stratégique, pas rhétorique. Le rapport de la BAD documente le traitement inégal réservé aux femmes sur les marchés du travail africains, avec des taux de chômage systématiquement plus élevés chez elles que chez les hommes. Dans plusieurs pays, les femmes représentent les acteurs les plus dynamiques du secteur informel, sans jamais accéder aux instruments de financement formels.
Des programmes existent déjà. Au Nigeria, la Banque de l’industrie finance des entreprises dirigées par des jeunes et des femmes dans 33 États, avec un fonds dédié aux micros, petites et moyennes entreprises d’une valeur de 54,4 millions de dollars. Au Cameroun, selon les données du rapport, 15 300 jeunes entrepreneurs ont reçu un soutien dans le cadre de dispositifs nationaux. Ces exemples illustrent ce que la BAD veut généraliser à l’échelle continentale.
Le numérique, outil de conversion
Une nouvelle génération d’entrepreneurs africains utilise des outils numériques pour résoudre des problèmes socio-économiques concrets. Dr Ould Tah en a fait explicitement mention dans son discours d’ouverture, notant que ces innovations tendent à rester locales ou marginales parce que l’architecture financière du continent n’a pas évolué à la même vitesse. La finance numérique, l’expansion des fintechs et la facilitation du commerce numérique figurent parmi les leviers identifiés par le rapport pour débloquer des financements là où les canaux bancaires classiques n’arrivent pas.
Pour pousser cette transformation, la BAD appuie le renforcement de la préparation de projets bancables pour les start-ups, y compris celles ciblant les femmes et les jeunes. L’enjeu est simple à formuler : les investisseurs internationaux n’investissent pas dans des projets, ils investissent dans des instruments. Tant que les entreprises africaines portées par les jeunes ne produisent pas d’instruments standardisés capables d’absorber des capitaux institutionnels, le financement restera insuffisant.
Le rapport insiste sur le capital humain comme condition préalable à toute accélération. Des investissements dans l’éducation, la formation professionnelle et l’innovation ne sont pas des dépenses sociales accessoires — ils sont des variables de croissance.
L’éducation et la formation, socle du reste
Les données issues de la comptabilité de la croissance montrent qu’une hausse durable du capital humain fait partie des trois conditions nécessaires pour porter la croissance africaine au-delà de 7 %, seuil historiquement associé à la transformation structurelle, à la création massive d’emplois et à la réduction rapide de la pauvreté. À la clôture des Assemblées annuelles, le président de la BAD a également insisté sur la nécessité d’accélérer l’industrialisation du continent à travers la transformation locale des ressources naturelles. Il a dénoncé un modèle économique qui continue de priver l’Afrique d’une grande partie de la valeur créée à partir de ses propres richesses. À titre d’exemple, il a rappelé que le continent exporte une tonne de bauxite brute à environ 63 dollars, avant d’importer une tonne d’aluminium transformé à près de 3 500 dollars.
Le ministre congolais du Plan, Ludovic Ngatsé, a lui aussi plaidé pour le passage à l’action. Selon lui, l’Afrique cumule les atouts — jeunesse, ressources minières, terres arables et potentiel énergétique — mais peine encore à les convertir en prospérité partagée. Pour la BAD comme pour les autorités congolaises, la mobilisation des capitaux, la réduction des risques liés à l’investissement et le développement de chaînes de valeur locales constituent désormais des priorités incontournables.
La vice-présidente de l’Union africaine, Selma Malika Haddadi, a rappelé lors de la cérémonie d’ouverture que le déficit annuel de financement du développement de l’Afrique atteint 400 milliards de dollars. Combler ce trou ne suffira pas si les ressources mobilisées ne vont pas prioritairement vers ceux qui produiront la croissance de demain. Pour la BAD, ces personnes ont moins de 35 ans. Et elles sont à parts égales des femmes.
Par Fabrice PORO, à Brazzaville




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