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Abdoulaye Wade, le monument vivant de la politique sénégalaise

L’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade célèbre ce 29 mai 2026 son 100e anniversaire. Opposant historique devenu artisan de la première alternance démocratique au Sénégal, « Gorgui » reste une figure majeure de la politique africaine. Le président Bassirou Diomaye Faye prévoit de lui rendre un hommage national les 4 et 5 juin à Dakar.

Me Abdoulaye Wade a dirigé le Sénégal de 2000 à 2012. ©RTS

Le Sénégal s’apprête à célébrer un événement rarissime dans l’histoire politique africaine : le centenaire d’Abdoulaye Wade. Le 29 mai 2026, l’ancien président sénégalais atteint officiellement l’âge de 100 ans. Une longévité exceptionnelle pour celui qui aura traversé la colonisation, les indépendances, les grandes luttes démocratiques africaines et plusieurs alternances politiques majeures. À Dakar, les préparatifs d’un hommage national battent déjà leur plein. Initialement prévues le jour même de son anniversaire, les festivités ont été reportées aux 4 et 5 juin en raison de la proximité de la Tabaski. Une cérémonie officielle, des concerts populaires et un colloque scientifique consacré à son héritage doivent rythmer ces deux journées placées sous le haut patronage du président Bassirou Diomaye Faye.

Mais derrière la célébration d’un ancien chef d’État se joue aussi une séquence hautement politique. Car ce centenaire intervient au moment où les tensions entre Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko alimentent les spéculations sur les recompositions à venir au sommet du pouvoir sénégalais.

Le siècle d’un survivant politique

Officiellement né le 29 mai 1926 à Saint-Louis, dans le nord du Sénégal, Abdoulaye Wade a toujours entretenu une part de mystère autour de son âge réel et de son lieu exact de naissance. Certaines sources évoquent plutôt Kébémer, où son père, ancien tirailleur sénégalais de la Première guerre mondiale, l’aurait fait enregistrer afin qu’il bénéficie du statut de citoyen français. Une ambiguïté qui colle finalement assez bien au personnage : insaisissable, stratège, imprévisible. Issu d’une famille wolof modeste, le jeune Wade grandit dans un Sénégal encore sous domination coloniale française. Élève brillant, il fréquente l’École normale William Ponty, pépinière des futures élites d’Afrique occidentale française, avant de poursuivre des études supérieures en France grâce à une bourse.

À Paris, Besançon ou Grenoble, il accumule les diplômes en droit, économie, philosophie, psychologie et sociologie. C’est également en France qu’il rencontre Viviane Vert, sa future épouse, avec qui il aura deux enfants : Karim et Sindiély Wade. À son retour au Sénégal après l’indépendance de 1960, Abdoulaye Wade devient avocat, enseignant puis professeur agrégé de droit et de sciences économiques à l’Université de Dakar, aujourd’hui Université Cheikh Anta Diop. Mais très vite, le droit et la politique deviennent indissociables dans son parcours.

Au début des années 1960, le Sénégal connaît sa première grande crise institutionnelle opposant le président Léopold Sédar Senghor à son Premier ministre Mamadou Dia. Wade fait alors partie des avocats chargés de défendre ce dernier, accusé de tentative de coup d’État avant d’être condamné à la prison à perpétuité. Cette affaire marque profondément le jeune juriste. Parallèlement, Wade multiplie les activités intellectuelles et panafricaines. Consultant auprès d’institutions africaines et internationales, il participe notamment à l’élaboration de la Charte africaine de la coopération, de l’indépendance économique et du développement adoptée par l’Organisation de l’unité africaine en 1973.

Le « lièvre futé » entre dans l’arène

En 1974, Abdoulaye Wade fonde le Parti démocratique sénégalais (PDS). À l’époque, le Sénégal vit sous l’hégémonie politique du parti de Senghor. Par une série de manœuvres habiles lors d’un sommet africain à Mogadiscio, Wade réussit pourtant à convaincre Senghor d’autoriser la création de son parti. Fasciné par l’intelligence tactique de son adversaire, le président-poète le surnomme alors « Ndiombor » : le « lièvre futé » en wolof. Le surnom ne le quittera plus jamais. Pendant près de trois décennies, Wade devient l’incarnation de l’opposition sénégalaise. Battu à plusieurs reprises par Senghor puis Abdou Diouf lors des présidentielles de 1978, 1983, 1988 et 1993, emprisonné à plusieurs reprises, souvent considéré comme politiquement fini, il refuse pourtant d’abandonner. Sa ténacité devient sa marque de fabrique.

En 1994, alors qu’il est emprisonné après des violences politiques à Dakar, beaucoup pensent sa carrière terminée. Mais l’homme du « Sopi » prépare déjà son retour. En octobre 1999, après une période de retrait en France, Abdoulaye Wade rentre au Sénégal. Des centaines de milliers de militants l’accueillent à Dakar. La dynamique populaire renaît. Quelques mois plus tard, le 19 mars 2000, il réalise ce que beaucoup jugeaient impossible : battre Abdou Diouf et imposer la première alternance démocratique pacifique de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique francophone. Son slogan, « Sopi » — « le changement » en wolof — devient le symbole d’une nouvelle ère politique.

Cette victoire dépasse alors largement les frontières sénégalaises. Wade apparaît comme le visage d’une opposition africaine capable d’accéder au pouvoir par les urnes et non par les armes. « Je n’engendrerai pas des cadavres pour arriver au pouvoir », répétait-il souvent.

Le bâtisseur et ses contradictions

Une fois au pouvoir, Abdoulaye Wade lance une vaste politique de modernisation du Sénégal. Autoroutes, infrastructures routières, électrification rurale, nouvel aéroport international, corniche de Dakar, écoles, projets énergétiques : le président veut transformer le pays. Il devient également l’un des principaux promoteurs du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), destiné à accélérer l’intégration économique du continent. Sous sa présidence émergent aussi plusieurs projets symboliques destinés à réhabiliter l’histoire africaine, notamment le Monument de la renaissance africaine inauguré en 2010 et le Musée des civilisations noires, conçu sous son règne. Pour ses partisans, Wade demeure un visionnaire et un bâtisseur infatigable. « Rien n’était trop beau pour le Sénégal », résume Amadou Sall, ancien ministre et proche de l’ex-président. Mais son héritage reste contrasté.

Au fil des années, les critiques contre sa gouvernance se multiplient : réformes constitutionnelles controversées, accusations de personnalisation du pouvoir, soupçons de népotisme autour de son fils Karim Wade et volonté assumée d’organiser une succession dynastique. Sa candidature à un troisième mandat en 2012 déclenche une grave crise politique et de violentes manifestations. Pourtant, malgré les tensions, Abdoulaye Wade choisit finalement de respecter le verdict des urnes. Le 25 mars 2012, après sa défaite face à son ancien Premier ministre Macky Sall, il appelle personnellement son adversaire pour le féliciter. Comme Abdou Diouf l’avait fait pour lui douze ans plus tôt.

Ce geste contribue à renforcer l’image d’une exception démocratique sénégalaise dans une région souvent marquée par les crises postélectorales. C’est précisément cette culture républicaine que beaucoup veulent aujourd’hui célébrer à travers son centenaire.

Un hommage national… politique

L’hommage national prévu début juin dépasse largement le simple cadre mémoriel. Le Parti démocratique sénégalais, affaibli mais toujours influent dans certaines régions du pays, cherche à préserver l’héritage politique de son fondateur. De son côté, Bassirou Diomaye Faye semble vouloir consolider ses propres alliances dans un contexte marqué par des tensions grandissantes avec son ancien Premier ministre et actuel président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, le leader du Pastef – au pouvoir. Le fait que l’État sénégalais prenne en charge l’organisation de l’événement nourrit naturellement les spéculations politiques. S’agit-il d’un simple hommage républicain ? Ou d’un signal envoyé à l’électorat libéral et mouride historiquement proche du PDS ?

Officiellement, les responsables du PDS assurent qu’il ne faut pas « mélanger politique et célébration nationale ». Mais dans les cercles dakarois, beaucoup voient dans cette séquence un moment de repositionnement stratégique. D’autant que plusieurs figures majeures de la scène politique actuelle — Macky Sall, Idrissa Seck, Karim Wade ou encore une partie de l’élite libérale sénégalaise — restent issues de l’école politique de Wade.

En tout cas, même retiré depuis plusieurs années à Versailles, près de Paris, Abdoulaye Wade demeure étonnamment présent dans la vie politique sénégalaise. À travers ses héritiers politiques, ses anciens compagnons ou même ses adversaires d’hier, son influence continue de traverser les générations. À 100 ans, « Gorgui » apparaît désormais comme le dernier grand monument vivant d’une époque où les opposants africains rêvaient de conquérir le pouvoir par les urnes plutôt que par les armes. Et dans un pays aujourd’hui traversé par de nouvelles rivalités politiques, son centenaire résonne presque comme un rappel : au Sénégal, les hommes passent, mais la bataille pour le pouvoir ne s’arrête jamais.

Par Pape MADIAKHATE, à Dakar

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