Sénégal : Abdoulaye Wade, du rêve panafricain au cas libyen
À l’occasion du centième anniversaire d’Abdoulaye Wade, célébré les 4 et 5 juin 2026 à Dakar, un pan méconnu de sa présidence mérite d’être revisité. De la Côte d’Ivoire au cas libyen, en passant par les sommets de l’Union africaine, Wade a incarné une diplomatie africaine de l’affirmation, parfois brillante, parfois désastreuse.

Abdoulaye Wade arrive au pouvoir au Sénégal en mars 2000 avec des rancœurs bien arrêtées. Parmi elles, une en particulier pèse lourd : celle qu’il nourrit contre Olusegun Obasanjo, président du Nigeria. Dans sa toute première grande interview accordée au magazine Jeune Afrique-L’Intelligent, publiée dès la fin mars 2000, il ne cache rien. Wade rappelle qu’il s’est rendu à deux reprises auprès du général Sani Abacha pour demander la libération d’Obasanjo, alors emprisonné, et qu’il a même fait venir l’épouse de ce dernier au Sénégal pour qu’Abdou Diouf l’aide financièrement. « À sa libération, Obasanjo m’a même écrit pour me remercier. Depuis, c’est le silence radio », lâche-t-il dans cet entretien.
L’ancien président, Abdoulaye Wade, ne laisse pas l’affront sans réponse. Au premier sommet de la CEDEAO auquel il participe, tenu à Abuja les 28 et 29 mai 2000, il provoque un esclandre. Obasanjo, embarrassé, vient lui-même à l’hôtel de Wade en fin de journée pour tenter d’aplanir les tensions. La scène se répète deux ans plus tard, au sommet de l’Union africaine à Durban, en 2002, sur le dossier malgache. Wade multiplie les interventions sur la crise entre Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana. Obasanjo ironise publiquement en se demandant « si le Président Wade n’avait pas un champ de clous de girofle à Madagascar ». Wade répond cash, à la cantonade : « Bande de putschistes. Je suis le mieux élu ici ! »
La diplomatie du rapport de force
Il s’en prend aussi au Togolais Gnassingbé Eyadéma, qui cherche à le faire taire. La réplique fuse : « Un soudard ne doit pas prendre la parole quand des agrégés parlent. » Eyadéma appelle aussitôt Moustapha Niasse pour exprimer son agacement. Obasanjo, de son côté, lui dit la même chose : « Wade a la folie de Bokassa. » Ce style frontal n’est pas qu’une affaire de tempérament. Il révèle une conception précise du rôle qu’un président africain peut jouer sur la scène internationale. Wade s’investit dans les médiations — Côte d’Ivoire, Madagascar, Libye, Yémen, Iran — avec une constance que ses proches lient à une ambition précise.
Un ancien ambassadeur cité dans les archives du journaliste Madiambal Diagne, auteur d’une biographie sur Wade, l’exprime sans détour : « Les initiatives de paix tous azimuts de Wade s’expliquent certainement par la fascination du Prix Nobel de la paix. Il en rêvait constamment, surtout après avoir reçu, en septembre 2004, le Prix Houphouët-Boigny pour la paix décerné par l’UNESCO. »
Avec Pékin, Wade use d’une méthode directe. En visite en Chine le 13 février 2009, il dit à son homologue Hu Jintao que les promesses d’infrastructures tardent à se concrétiser et que « la parole d’un patriarche est vénérée » chez lui. Hu Jintao ordonne à ses équipes de faire le point. Les travaux du Grand Théâtre national et du Musée des civilisations démarrent dans la foulée.
Benghazi, le coup de trop
Mais c’est la Libye qui concentre le chapitre le plus controversé de sa diplomatie. En juin 2011, depuis le fief des insurgés à Benghazi, Wade s’adresse publiquement à Mouammar Kadhafi depuis un porte-avions militaire français. Il lui lance, face aux caméras : « Je te regarde dans les yeux. Plus tôt tu partiras, mieux ça vaudra. » Il ajoute, à l’intention des journalistes présents : « À l’Union africaine, je suis le seul qui peut lui parler, lui dire la vérité, car je ne lui dois rien. »
Le Sénégal devient ainsi le deuxième pays au monde, après la France, à reconnaître les insurgés libyens. Abdoulaye Wade est le premier chef d’État étranger à se rendre à Benghazi depuis le début du soulèvement. Les frappes de la coalition occidentale sur Tripoli débutent deux jours seulement après sa déclaration. Madiambal Diagne rapporte que certains observateurs affirment que Wade a agi à la demande de Nicolas Sarkozy. Des diplomates africains regrettent encore que Wade « ne se soit pas déplacé jusqu’à Syrte pour parler en privé à Kadhafi, plutôt que de le lâcher publiquement, le jetant en pâture à partir d’un navire militaire français ».
Kadhafi, lui, lui envoie une lettre amère : « Il vous est arrivé de prier derrière moi. J’ai été votre imam, le temps d’une prière. En musulman, on ne doit pas trahir son imam. Malgré tout ce que vous avez dit, je garde toute l’estime et tout l’amour que j’ai pour vous. »
Le paradoxe est brutal. Wade et Kadhafi avaient entretenu des liens étroits depuis 1978, au point que le régime de Senghor l’avait accusé de complicité avec Tripoli dans une tentative de déstabilisation. Au pouvoir, les deux hommes avaient travaillé main dans la main pour le projet des États-Unis d’Afrique, et Kadhafi avait accepté de financer une tour haute de soixante étages à Dakar. Wade déclare pourtant après Benghazi que Kadhafi n’a jamais été son ami. Kadhafi est assassiné le 20 octobre 2011.
Une voix africaine dans un monde qui n’écoutait pas
Le cas libyen illustre une tension plus large. En mars 2011, le président de la Commission de l’Union africaine, Jean Ping, déplore dans un entretien accordé à RFI que les Occidentaux aient engagé les frappes sans consulter l’UA. « Madame Ashton est allée au Caire ; elle n’est jamais venue nous voir. Même le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé est allé au Caire. Personne n’est venu nous voir », dit-il. À la réunion de Paris du 19 mars 2011, aucun représentant africain n’est présent. Jean Ping refuse d’y aller, refusant de « faire de la figuration ».
Dans ce contexte de marginalisation diplomatique du continent, Wade occupe une place particulière. Il ne subit pas, il force le passage. Mais le résultat, dans le cas libyen, reste ambigu. L’intervention militaire occidentale tourne à la déroute politique durable. Et Wade, en prêtant sa voix africaine à la coalition, a peut-être offert une caution que d’autres savaient exactement comment utiliser.
Un siècle après sa naissance, la trajectoire diplomatique d’Abdoulaye Wade ressemble à ce qu’il a lui-même souvent été en politique : imprévisible, parfois visionnaire, parfois naïf, mais rarement absent quand l’histoire s’écrivait.
Par Pape MADIAKHATE, à Dakar




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