Cacao : l’alliance Côte d’Ivoire-Ghana pour influencer les prix
Produisant à eux seuls plus de 60 % du cacao mondial, la Côte d’Ivoire et le Ghana veulent enfin faire entendre leur voix sur un marché dont les règles leur échappent encore largement. Réunis le 16 juin 2026 à Abidjan, Alassane Ouattara et John Dramani Mahama ont relancé leur projet d’harmonisation des prix et appelé le Nigeria ainsi que le Cameroun à rejoindre cette stratégie commune.

Abidjan, la capitale économique ivoirienne, a accueilli le 16 juin le sommet de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana, une organisation intergouvernementale réunissant les deux principaux producteurs mondiaux de fèves. Au terme des travaux, les présidents ivoirien, Alassane Ouattara, et ghanéen, John Dramani Mahama, ont réaffirmé leur volonté de renforcer leur coordination et d’ouvrir leur alliance à d’autres grands pays producteurs africains. Ils ont notamment décidé d’harmoniser les prix bord champ et de synchroniser les campagnes de commercialisation afin de réduire les arbitrages défavorables des marchés et de renforcer leur pouvoir de négociation face aux acheteurs internationaux. Pour les deux pays, l’enjeu est clair : convertir leur poids dans l’offre mondiale de cacao en une réelle capacité d’influence sur un marché dont les règles leur échappent encore largement.
Cette ambition met en lumière un paradoxe. À eux seuls, la Côte d’Ivoire et le Ghana assurent plus de 60 % de la production mondiale de cacao, alors que les prix continuent d’être principalement fixés à Londres et à New York, loin des plantations africaines. Les deux chefs d’État ont également souligné les défis structurels qui fragilisent la filière, notamment le vieillissement des vergers, les effets du changement climatique, l’essor de l’orpaillage illégal dans les zones de production et la forte volatilité des cours mondiaux.
Souveraineté, Nigeria, Cameroun…
L’annonce faite à Abidjan n’a pourtant rien de révolutionnaire. Les textes fondateurs de l’Initiative, créée en 2018, prévoyaient déjà cette harmonisation, sans qu’elle soit réellement mise en œuvre. La campagne 2025-2026, qui touche à sa fin, illustre parfaitement cette situation. Le Ghana a lancé sa campagne au début du mois d’août 2025, tandis que la Côte d’Ivoire n’a donné le coup d’envoi qu’au début d’octobre, chaque pays appliquant ses propres prix bord champ. Ce décalage a durablement affaibli leur position commune face aux négociants internationaux.
Au-delà des questions commerciales, le sommet a mis l’accent sur les défis de long terme. Le président ghanéen John Dramani Mahama a insisté sur la nécessité de mutualiser les efforts de recherche scientifique, notamment pour lutter contre des maladies dévastatrices telles que le Swollen Shoot, qui affecte fortement les rendements. Les deux dirigeants ont également réaffirmé leur volonté de bâtir une économie cacaoyère plus durable, capable de répondre aux exigences croissantes de traçabilité imposées par les marchés internationaux.
En invitant le Nigeria et le Cameroun à rejoindre leur initiative, Abidjan et Accra cherchent désormais à transformer leur poids productif en levier politique et économique. Une telle coalition pourrait modifier les équilibres d’un marché mondial dont dépend une part importante des économies rurales ouest-africaines. Pour Alassane Ouattara, l’enjeu dépasse largement la seule performance économique. Le président ivoirien considère le cacao comme une question de souveraineté, rappelant que cette culture fait vivre plusieurs millions de personnes et constitue une source essentielle de revenus, d’emplois et de financement des politiques publiques.
Le Ghana, vitrine d’une filière sous tension
La situation du Ghana illustre d’ailleurs les fragilités que les deux pays souhaitent corriger. Le cacao représente environ 10 % du produit intérieur brut ghanéen et constitue la troisième source de recettes d’exportation du pays, derrière l’or et le pétrole. Près d’un million de personnes en dépendent directement. Après avoir culminé à 12 500 dollars la tonne en décembre 2024, les cours mondiaux sont retombés à environ 7 000 dollars en octobre 2025. Cette correction brutale a fortement déstabilisé le système de commercialisation. Confrontés à un manque de liquidités pour acheter des fèves devenues beaucoup plus coûteuses que prévu, les opérateurs ont laissé s’accumuler près de 50 000 tonnes de cacao dans les ports, selon le Conseil ghanéen du cacao.
Certaines entreprises citées par Reuters avancent même un volume pouvant atteindre 300 000 tonnes lorsqu’elles additionnent les stocks non réglés conservés à l’intérieur du pays, les quantités encore détenues par les producteurs et la récolte intermédiaire attendue entre mars et août. « La situation actuelle est principalement due à la réticence des acheteurs à acquérir le cacao ghanéen, devenu non compétitif et très coûteux », confiait récemment un responsable du secteur à un média économique.
Ce constat rejoint celui formulé par plusieurs négociants ivoiriens, qui jugent eux aussi les prix trop élevés dans un contexte international marqué par le ralentissement de la demande et l’érosion des marges. Le prix final résulte en effet de l’addition du cours de référence fixé à Londres, du différentiel d’origine lié à la qualité des fèves et du différentiel de revenu décent de 400 dollars par tonne instauré depuis la campagne 2020-2021 afin d’améliorer les revenus des producteurs.
Accra ajuste, Abidjan maintient sa ligne
Face à ces difficultés, les deux pays ont adopté des approches différentes. Selon Bloomberg, le Conseil café-cacao de Côte d’Ivoire a choisi de maintenir ses prix. Le Ghana, en revanche, a opté pour un ajustement. Le 12 février, le ministre des Finances, Cassiel Ato Forson, a annoncé une réduction de 28,6 % du prix de la tonne de fèves, ramenée à 41 392 cédis, soit environ 3 764 dollars, pour le reste de la campagne 2025-2026.
Parallèlement, les autorités ghanéennes ont présenté un nouveau mécanisme de financement fondé sur l’émission d’obligations domestiques adossées au cacao, dont le remboursement dépendra directement des recettes générées par les exportations. Un projet de loi doit également être soumis au Parlement afin d’indexer les prix bord champ sur les cours internationaux tout en garantissant aux producteurs 70 % du prix franco à bord.
Le ministre des Finances a justifié ces mesures par la nécessité de restaurer la stabilité financière du secteur et d’y injecter de nouvelles liquidités. Il a notamment évoqué un déficit de production inédit : 432 000 tonnes récoltées pour une prévision de 786 000 tonnes, avec des pertes supérieures à un milliard de dollars. « Un examen attentif du secteur du cacao au cours des huit dernières années a révélé une mauvaise gestion flagrante, qui exige des réformes immédiates et globales », a-t-il déclaré.
Une reprise encore loin des sommets passés
Malgré ces turbulences, la production ghanéenne montre des signes de redressement. Le bureau du Service agricole extérieur des États-Unis à Accra prévoit une récolte de 700 000 tonnes pour la campagne 2024-2025, soit une progression de 32 % par rapport aux 531 000 tonnes enregistrées lors de la campagne précédente. Cette amélioration s’explique notamment par de meilleurs rendements en début de récolte principale, des opérations d’élagage plus efficaces et une distribution accrue d’insecticides aux producteurs. Les exportations devraient suivre la même dynamique, avec 520 000 tonnes attendues, contre 336 000 tonnes lors de la campagne précédente. Ces performances demeurent toutefois inférieures au record de 1,04 million de tonnes atteint en 2021-2022.
Des sources locales indiquent par ailleurs que les achats de fèves réalisés depuis le début de la campagne principale dépassent déjà l’ensemble de la production enregistrée l’année précédente, un signal encourageant pour la filière. Le cacao reste cultivé dans sept grandes régions du Ghana — l’Est, l’Ashanti, le Brong Ahafo, la Volta, le Centre, le Nord-Ouest et le Sud — où près de 850 000 familles tirent leurs revenus de cette activité et des filières connexes. Chaque année, cette culture génère environ 2 milliards de dollars de recettes en devises. La consommation locale progresse également, portée par un intérêt croissant pour le chocolat, la poudre de cacao et les produits dérivés, de plus en plus appréciés pour leurs qualités nutritionnelles.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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