Investir en Afrique centrale : la BVMAC face au défi de sortir du cercle des initiés
La capitalisation de la Bourse régionale d’Afrique centrale a atteint un niveau record à la mi-juin 2026. Derrière le chiffre se cache un marché encore dominé par la dette des États, freiné par un manque de liquidité chronique, et porté par des réformes dont les fruits restent à venir.

Longtemps perçue comme une place financière inaccessible, réservée aux États et à quelques initiés, la cote d’Afrique centrale amorce une transformation, sans pour autant avoir franchi son point de bascule. Pour l’épargnant en quête d’allocation, le moment est sans doute opportun pour saisir le fonctionnement de ce marché, mesurer ce qu’il offre réellement, et identifier ce qu’il ne propose pas encore.
La Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC) est l’unique marché financier de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui réunit le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, le Gabon, la Guinée Équatoriale et le Tchad. Société anonyme dont le siège est situé à Douala, elle est née en 2003 à Libreville, puis a pris sa forme actuelle avec l’unification, finalisée en 2019, de l’ancienne BVMAC gabonaise et de la Douala Stock Exchange.
Le partage des rôles est simple. La surveillance du marché relève de la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF), une sorte de gendarme régional. La BVMAC, elle, en tant qu’entreprise de marché agréée, assure l’organisation, l’animation et la gestion de la cote. Celle-ci se divise en deux compartiments : un compartiment Actions, où l’on achète des parts d’entreprises, et un compartiment Obligations, où circule la dette émise par les États, les institutions régionales et les sociétés privées. À la mi-juin 2026, le compartiment actions comptait sept sociétés cotées et le compartiment obligataire, lui, alignait une trentaine d’émetteurs de dette.
Le grand bond de 2026
Le grand événement de l’année, c’est l’envolée de la capitalisation boursière, c’est-à-dire la valeur totale des entreprises cotées sur le compartiment actions.
Au 31 décembre 2025, cette capitalisation actions s’établissait à environ 477,7 milliards de FCFA, pour seulement six sociétés. Six mois plus tard, elle dépassait 1 751 milliards de FCFA. Une multiplication par plus de trois et demi en quelques mois, dû à un seul événement : l’introduction en Bourse de BGFI Holding Corporation, la maison-mère du groupe bancaire BGFIBank, le 7 mai 2026. En une seule séance, l’arrivée de ce poids lourd a fait passer la capitalisation actions de 479 à plus de 1 700 milliards de FCFA, une progression supérieure à 246 %. D’emblée, elle est devenue la première valeur de la cote, pesant à elle seule plus des deux tiers du marché actions. Quelques semaines après son entrée, l’action BGFI valait déjà 90 000 FCFA, contre 80 000 FCFA à l’introduction, soit une croissance du titre de 12,5 %.
Il faut toutefois lire ces chiffres avec lucidité. La hausse spectaculaire de la capitalisation ne traduit pas un afflux massif d’épargne nouvelle, mais surtout l’arrivée d’un géant. Selon la BVMAC, l’opération porte la contribution du marché au financement de l’économie régionale d’environ 2,5 % à plus de 5 % du PIB, un saut réel, mais qui part de très bas. Si l’on additionne les deux compartiments : actions et obligations, le constat structurel reste le même depuis des années : la dette pèse lourd. À la mi-juin 2026, l’encours obligataire avoisinait 1 400 milliards de FCFA, dont l’écrasante majorité, plus de 1 100 milliards correspond à des emprunts émis par les États (Cameroun, Gabon, Tchad, notamment). Le reste se partage entre la Banque de Développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) et un petit nombre d’émetteurs privés comme Alios Finance ou ACEP Cameroun.
Autrement dit, jusqu’à l’arrivée de BGFI, la BVMAC servait avant tout à financer les budgets publics. L’épargne disponible va massivement vers les obligations souveraines, jugées plus sûres, plutôt que vers le capital des entreprises.
Le pari des prochaines années : démocratiser l’accès à l’investissement boursier
Le vrai chantier de la BVMAC n’est pas tant la capitalisation que le nombre d’investisseurs. Pour acheter des titres, il faut ouvrir un compte-titres auprès d’une société de bourse agréée. Or, selon le rapport annuel 2023 de la BVMAC, on comptait environ 8 500 comptes-titres fin 2023, un chiffre dérisoire à l’échelle d’une région de plus de 60 millions d’habitants. L’objectif affiché pour fin 2026 était d’atteindre 100 000 comptes-titres, un cap fixé dans le cadre du plan stratégique de la place.
Le taux de pénétration de la Bourse auprès des populations reste donc infime. Pour le relever, la BVMAC mise sur plusieurs leviers concrets :
- Le fractionnement des actions (le « split »), qui consiste à diviser la valeur d’un titre pour le rendre abordable.
- La diversification des canaux d’accès, avec notamment le projet de permettre d’investir via le mobile money, un mode de paiement déjà largement répandu dans la sous-région.
- Un incubateur d’émetteurs (baptisé BVMAC ESPro), destiné à préparer davantage d’entreprises à entrer en Bourse, avec un volet de pédagogie et de vulgarisation des mécanismes boursiers.
- L’éducation financière comme fil rouge : la principale barrière n’est pas seulement technique ou réglementaire, c’est une culture boursière encore peu ancrée. Beaucoup ignorent simplement qu’ils peuvent, eux aussi, devenir actionnaires.
Pour un simple épargnant, l’intérêt du marché financier de la BVMAC mérite d’être pesé sans excès d’enthousiasme ni méfiance de principe.
L’investisseur particulier comme prochaine frontière de la croissance
Devenir actionnaire, c’est détenir une part d’une entreprise et toucher, le cas échéant, des dividendes, la part des bénéfices reversée aux propriétaires. Plusieurs valeurs cotées en distribuent régulièrement. Et l’introduction en bourse de BGFI a montré qu’un appétit existe : l’opération a séduit plus de 7 600 souscripteurs répartis dans 24 pays, signe d’un intérêt nouveau, y compris parmi les particuliers de la diaspora et de la sous-région.
Par ailleurs, plusieurs limites doivent être gardées en tête. La faible liquidité peut compliquer la revente. L’offre reste très étroite : sept actions seulement, dont une qui écrase désormais tout le reste. Et certains titres restent chers à l’unité. Pour qui débute, la voie de la gestion collective : les fonds communs de placement (OPCVM) gérés par des sociétés agréées peut constituer une porte d’entrée plus souple, car ces fonds mutualisent l’épargne et sont souvent plus actifs que le marché des actions en direct.
En somme, la BVMAC en 2026 ressemble à un marché encore en construction, capable d’afficher des records et d’accueillir un champion régional, mais bien trop étroit pour parler de démocratisation. Le défi des prochaines années sera de transformer cet élan en mouvement de fond : plus d’entreprises cotées, plus d’échanges, et surtout, beaucoup plus d’épargnants qui franchissent le pas.
Par Rikawa GAMBARA, conseiller financier




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