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RDC : Dans la tête de Kabila

Depuis qu’il a quitté le pouvoir en 2019, Joseph Kabila a transformé l’ombre en arme. Ses apparitions sont rares, ses réseaux toujours actifs, et la peur qu’il inspire continue de peser sur la classe politique congolaise. Un acteur que le pouvoir en place n’a jamais vraiment réussi à neutraliser.

L’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, à Goma, le 29 mai 2025. AFP – JOSPIN MWISHA

La scène se passe à Kingakati, cette vaste ferme ceinte de hauts murs, à une vingtaine de kilomètres de Kinshasa, République démocratique du Congo (RDC). Au cœur de la nuit, les allées de sable fin sont baignées par la lumière des projecteurs. Quelques véhicules militaires stationnent, moteurs éteints. À l’intérieur de la résidence, Joseph Kabila reçoit en silence. L’ancien président ne parle pas beaucoup, il écoute, il observe. Les visiteurs repartent avec plus de questions que de certitudes. Depuis qu’il a quitté le pouvoir en 2019, rien n’a vraiment changé : Kabila demeure cet homme insaisissable qui préfère les silences aux discours, les calculs patients aux effets d’annonce. Ceux qui le pensaient définitivement retiré se trompent. Il n’a jamais cessé de peser.

Pendant plusieurs années, il s’est construit une image de fantôme politique. On le disait reclus dans son domaine, préoccupé d’élevage et de chasse. Mais en février 2025, il a rompu son mutisme pour accuser Félix Tshisekedi de dérives autoritaires et de mauvaise gouvernance. Quelques phrases, lâchées comme des éclats dans le brouhaha politique, ont suffi à relancer les spéculations. Kabila ne cherchait pas à occuper l’espace médiatique, il rappelait simplement qu’il n’avait pas renoncé.

La condamnation à mort

Le 30 septembre 2025, un tribunal militaire de Kinshasa a condamné Joseph Kabila à la peine de mort par contumace pour trahison, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il a été reconnu coupable de complicité avec le groupe rebelle M23, soutenu par le Rwanda, qui a pris le contrôle de territoires clés dans l’est du pays. Les charges retenues incluent la participation à un mouvement insurrectionnel, le meurtre, le viol, la torture, la déportation et l’occupation par la force de territoires congolais. Le tribunal a également ordonné le versement de 33 milliards de dollars à l’État congolais et aux victimes.

Kabila, qui réside principalement en Afrique du Sud depuis 2023, a nié les accusations et dénoncé un procès politique. Son dernier déplacement public remonte à mai 2025, lorsqu’il est apparu à Goma, ville sous contrôle du M23, suscitant des interrogations sur ses intentions réelles.

L’Est, son bastion invisible

Pourtant, dans l’Est, son pouvoir reste tangible. Kivu et Ituri sont des terres qu’il connaît depuis ses années de maquis. C’est là qu’il a construit ses réseaux, appris la guerre et consolidé son autorité. Officiers, compagnons d’armes, relais économiques : beaucoup restent fidèles, ou du moins reconnaissants. Dans ces régions fracturées, son nom conserve un poids suffisant pour inquiéter Kinshasa. Rien ne prouve qu’il dirige encore quoi que ce soit, mais rien n’atteste non plus qu’il a abandonné ses réseaux. Entre mythe et réalité, il continue de nourrir la crainte et l’incertitude.

Ses méthodes n’ont jamais changé. Là où d’autres s’épuisent à multiplier les discours, il choisit le silence. Là où certains affrontent directement, il attend. Sa communication minimale, sa rareté calculée, ses gestes énigmatiques : chaque détail devient stratégie. Quand il parle, c’est pour accuser le président. Quand il se déplace, c’est dans une ville sous tension comme Goma. Quand il reçoit, c’est dans le huis clos de Kingakati. Chaque geste compte, chaque silence pèse.

Trois scénarios possibles

Son influence dépasse les frontières. Kabila connaît les voisins : Rwanda, Ouganda, Angola, Tanzanie. Ses liens sont anciens, parfois ambigus, mais toujours vivants. Certains le voient comme un médiateur potentiel si la crise de l’Est s’aggrave. D’autres le considèrent comme un facteur d’instabilité, capable de rallumer la violence. À Kinshasa, le dilemme est clair : neutraliser Kabila par la justice ou composer avec lui.

De cette tension naissent trois scénarios. Premier : Kabila revient comme arbitre, utilisant la lassitude des Congolais et la pression internationale pour redevenir une figure de recours. Deuxième : le neutraliser définitivement par la justice et l’écarter du jeu politique. Troisième, le plus inquiétant : voir ses réseaux militaires s’activer dans l’Est, avec le risque d’une escalade incontrôlable. Aucun scénario n’est à écarter. C’est ce qui rend sa silhouette encore menaçante.

Joseph Kabila n’a jamais changé de boussole : durer. Là où les adversaires s’épuisent, il reste. Là où d’autres se consument en discours et batailles frontales, il attend. Dans un pays immense où le temps use plus sûrement que les armes, il a compris qu’il suffit parfois de survivre pour régner. Aujourd’hui, le pouvoir est ailleurs, mais le fantôme de Kabila demeure. Et ce fantôme, silencieux et obstiné, continue de hanter le Congo.

Inès Kabasele Tshiela

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