Oligui Nguema taille le Gabon à sa mesure
En deux ans, Brice Clotaire Oligui Nguema a redessiné les institutions, l’économie et le paysage politique du Gabon. Une stratégie assumée de pouvoir taillé à sa mesure.

Le président du Gabon, Brice Clotaire Oligui Nguema a méthodiquement redessiné les contours de son pouvoir en l’espace de deux ans. La nouvelle Constitution et le Code électoral révisé, l’élection présidentielle remportée en avril 2025, les municipales et législatives du 27 septembre, les lois votées en sa faveur et les nationalisations ciblées semblent toutes avoir été conçues pour inscrire sa marque dans la durée. Le chef de l’État, arrivé au pouvoir par les armes en août 2023, a transformé la transition en un processus d’enracinement institutionnel, s’appuyant sur une majorité parlementaire taillée sur mesure et sur de grands chantiers présentés comme symboles de renaissance nationale.
Entre légitimation électorale, recentralisation économique et contrôle accru des institutions, Oligui Nguema façonne un système où l’exécutif concentre l’essentiel des leviers. Reste à savoir si ce modèle, qui rassure certains mais inquiète d’autres, répondra aux attentes sociales profondes ou s’il accentuera, à terme, les fragilités du pays.
Un arsenal juridique autocentré
Depuis le putsch d’août 2023, Brice Clotaire Oligui Nguema, 50 ans, n’a cessé de transformer, étape par étape, les règles et les institutions qui gouvernent le Gabon. Objectif : remodeler une logique d’État centrée sur lui-même et sur un groupe resserré d’alliés. Cette stratégie combine des instruments constitutionnels, des réformes électorales, une recomposition partisane et des interventions économiques directes : le résultat est une « normalisation » du pouvoir militaire devenue politique, et une relégation de tout contre-pouvoir susceptible d’entraver le nouveau centre de gravité du régime. Au fil des jours, le putschiste – toujours vêtu de rouge – a troqué la tenue militaire en costume et cravate.
D’abord, la scène juridique : une nouvelle Constitution et un Code électoral remaniés ont posé les garde-fous institutionnels nécessaires pour que l’après-coup ressemble à une transition maîtrisée plutôt qu’à une réouverture démocratique non maîtrisée. Le texte constitutionnel adopté réduit directement la capacité du Parlement à renverser le gouvernement et consacre une architecture présidentielle forte. Parallèlement, le nouveau Code électoral autorise, sous conditions, les magistrats et les militaires à participer à des scrutins dont on les avait auparavant exclus, et ouvre ainsi la voie à la légitimation électorale d’acteurs liés à la junte. Ces changements juridiques ne sont pas de simples ajustements techniques : ils redessinent le « terrain du jeu » politique en faveur d’un exécutif dominant. Et in fine, ils permettent à Oligui Nguema de tailler le Gabon à sa mesure.
Scrutins verrouillés
Ensuite, la séquence électorale : après avoir pris la tête de la transition, Oligui Nguema s’est porté candidat et a remporté l’élection présidentielle d’avril 2025 avec des scores massifs selon les résultats officiels. Le 12 avril, le ministre de l’Intérieur, Hermann Immongault, annonce qu’Oligui a remporté l’élection avec 90,35 % des voix contre 3,02 % pour son principal rival, Alain-Claude Bilie-By-Nze. Après vérification, la Cour constitutionnelle révise ces résultats à la hausse et valide finalement 94,85 % des suffrages exprimés en faveur d’Oligui, avec un taux de participation de 70,11 %.
Avant même l’annonce définitive, il avait posé les jalons d’une recomposition partisane. L’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), le parti fondé par le président lui-même, est devenu l’outil politique principal pour capter les sièges clés de l’Assemblée nationale et des conseils locaux. Bien que certains anciens partis — notamment le parti historiquement dominateur, le Parti démocratique gabonais (PDG) — aient participé aux élections, les résultats des municipales et législatives organisées le 27 septembre 2025 montrent que l’UDB a remporté la majorité des sièges pour la première fois depuis le coup d’État de 2023 (55 sièges sur 145) à l’Assemblée nationale, devenant de fait la formation majoritaire.
Ces scrutins — présidentielle, puis législatives et municipales — ont servi moins à débattre de politiques publiques qu’à verrouiller une assise institutionnelle. Les sénatoriales des 8 et 29 novembre prochains clôturent de ce marathon électoral qui, en une année, va permettre au dirigeant gabonais d’asseoir son pouvoir. En effet, la configuration du nouveau Parlement, avec une majorité UDB robuste, permet désormais au président de diriger sans crainte de blocages législatifs majeurs. Un opposant a résumé ce sentiment : « Oligui Nguema a pris le contrôle des institutions » — formule souvent entendue dans les milieux politiques et médiatiques.
Nationalisation…
Sur le plan économique, la tactique est aussi claire : l’État reprend la main sur des secteurs stratégiques et place des leviers économiques entre les mains d’entités publiques ou d’acteurs contrôlés. La Gabon Oil Company a engagé des acquisitions d’entreprises, notamment dans le secteur pétrolier, et conduit des opérations de « nationalisation » partielle au nom de la souveraineté économique et du développement national. Ces mouvements rassurent une partie de l’opinion sur la maîtrise des ressources, mais inquiètent les bailleurs et investisseurs quant à la prévisibilité du cadre d’affaires. La Banque mondiale a déjà émis des réserves sur l’efficacité et la logique de ces acquisitions.
Sur le plan politique et stratégique, plusieurs mécanismes renforcent l’effet « taille sur mesure » : nomination par décrets de cadres clefs, recomposition des directions régionales, politiques publiques calées sur de grands chantiers d’infrastructure — autant d’actions visibles qui fabriquent un récit de renaissance nationale tout en consolidant un cercle décisionnel resserré. Les grands chantiers publics servent à la fois d’affichage politique et de réservoir de ressources et de clients politiques, ce qui est une méthode éprouvée pour stabiliser un pouvoir nouvellement institué.
Total contrôle
La dimension normative et répressive n’a pas disparu : organisations internationales et observateurs signalent un glissement vers des pratiques limitant l’espace public critique, tandis que certains opposants dénoncent la captation des ressources de l’État et des institutions au profit d’une clientèle élargie autour du pouvoir. Freedom House et d’autres observateurs externes font état de signaux préoccupants concernant les libertés et le rôle des autorités de contrôle indépendantes dans ce processus de refondation politique.
Enfin, la stratégie externe : Oligui combine discours de souveraineté (contrôle des ressources, priorité aux entreprises locales) et gestes diplomatiques visibles (rencontres internationales, invitations à des investisseurs étrangers) pour légitimer sa gouvernance aux yeux des partenaires régionaux et internationaux. Ce double langage — sécurité et stabilité d’un côté, ouverture aux affaires de l’autre — vise à neutraliser les critiques et à construire des dépendances extérieures qui réduisent la marge de manœuvre des opposants. Les analystes notent aussi que ce modèle de transition électorale, qui finit par « légitimer » des putschistes par le biais d’élections contrôlées, est de plus en plus présent dans plusieurs pays africains récents et tend à normaliser une nouvelle version d’enracinement du pouvoir militaire dans la vie politique.
Un pays façonné à son image
Le président Oligui Nguema n’a pas seulement gagné des élections : il a repensé les règles du jeu pour qu’elles produisent le résultat souhaité. Constitution, code électoral, recomposition partisane, nationalisations ciblées et grands chantiers forment un faisceau d’actions coordonnées visant à stabiliser une majorité présidentielle et à réduire les risques d’imprévu institutionnel. Cela peut donner l’apparence d’un État qui se reconstruit — mais c’est surtout la méthode d’un régime qui se redessine pour durer, en maîtrisant à la fois les instruments du pouvoir et les récits qui l’accompagnent.
Les enjeux à venir sont clairs : consolidation d’un État centralisé, gestion des attentes sociales (emploi, lutte contre la pauvreté), et relations avec les partenaires internationaux. Si la logique d’« ancrage par le contrôle » fonctionne à court terme, elle risque à moyen terme d’alimenter fractures et fragilités — notamment si la reprise économique promise ne bénéficie pas à une majorité visible de Gabonais. Pour l’instant, Oligui taille le Gabon à sa mesure ; l’histoire dira si la pièce ainsi ajustée résiste au temps et aux contraintes sociales et économiques.
Marcel Ndong Mebaley, à Libreville




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