Cameroun : Pourquoi le « bon diable » Tchiroma fait-il courir ?
Sous la pluie de Douala comme sous le soleil de Yaoundé, Issa Tchiroma Bakary renaît de ses cendres politiques. Son slogan — « Le bon diable » — résume la métamorphose d’un vétéran de la politique au Cameroun que beaucoup croyaient fini, et qui s’impose aujourd’hui comme l’invité surprise d’une présidentielle 2025 verrouillée.

« Issa Tchiroma Bakary est un diable qu’on connaît et qu’on préfère », confie dame Aline Fri, rencontrée le 3 octobre dernier au meeting du candidat du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) à Yaoundé. Dans la foule compacte, l’ambiance tient du mélange de curiosité et d’adhésion. Les tee-shirts et casquettes jaunes, floqués de son visage souriant et du slogan « Le bon diable », représentent des symboles d’un renversement tranquille, parfaitement assumé. Ce mot d’ordre condense toute la stratégie Tchiroma : retourner la critique en étendard, faire d’un soupçon un signe de familiarité.
Deux jours plus tard, à Douala, c’est la démonstration de force. L’esplanade du stade de Bépanda est noire de monde. Des milliers de partisans venus des quartiers brandissent des pancartes : « Le diable du peuple est de retour ! » Difficile de ne pas y voir un raz-de-marée politique. Selon plusieurs médias, il s’agissait là de l’un des plus grands rassemblements depuis le lancement officiel de la campagne. Lorsque Tchiroma arrive enfin, la foule ondule comme un seul corps. « Je suis venu dire la vérité, pas pour plaire, mais pour libérer ! » lâche-t-il.
En moins d’une semaine, le « bon diable » est passé du statut de curiosité médiatique à celui d’acteur central d’une campagne que l’on croyait jouée d’avance. Que non, martèle Issa Tchiroma pour qui c’est le peuple qui détient le pouvoir. Rendez-vous le 12 octobre, jour du scrutin.
Le pari du « diable qu’on connaît »
Issa Tchiroma Bakary n’a jamais en réalité quitté la scène. Ancien prisonnier politique après le coup d’État manqué de 1984, plusieurs fois ministre, ancien porte-parole du gouvernement, il incarne à la fois la continuité du système et sa contestation. Longtemps perçu comme l’un des visages du régime, il revient aujourd’hui sous une bannière inattendue : celle du repentir et du pragmatisme. « J’ai offensé des Camerounais. Je leur demande pardon », répète-t-il à chaque meeting, dans un ton presque confessionnel, comme lors de son meeting à Bamenda samedi dernier, dans cette partie du Cameroun secouée par la crise sécessioniste. En politique au Cameroun, l’aveu est rare. Tchiroma en a fait une arme : reconnaître pour se racheter. C’est le cœur de sa stratégie – et de son slogan. « Mieux vaut un diable qu’on connaît », murmurent ses soutiens.
Le meeting de Douala a marqué un basculement. Dans la capitale économique, réputée frondeuse envers le pouvoir de Yaoundé, la mobilisation a dépassé toutes les attentes. Des files compactes de jeunes, de commerçants, d’enseignants, de mototaximen. Dans la foule des soutiens de poids comme l’avocate de renommée Alice Nkom, mais surtout des hauts cadres du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) de Maurice Kamto. Le discours, vif et théâtral, a galvanisé la foule. « Je demande au président Paul Biya de contribuer à l’histoire en acceptant sa défaite s’il perd le 12 octobre », a lancé Tchiroma, acclamé.
Issa Tchiroma Bakary en a profité pour marteler un des thèmes favoris de sa campagne en alertant sur une confiscation redoutée du prochain scrutin. « Au ministère de l’Administration territoriale, au Conseil constitutionnel et à Elecam : le peuple n’acceptera aucun résultat qui ne sera pas celui des urnes. Le peuple ne laissera pas sa victoire volée. Le peuple défendra sa victoire ».
Une recomposition silencieuse
Le phénomène Tchiroma dépasse la ferveur populaire. Pourquoi le « bon diable » Tchiroma fait-il courir ? Il traduit une recomposition souterraine dans le champ politique camerounais. Des cadres du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) de Paul Biya, au pouvoir depuis 43 ans, fatigués, des militants de l’opposition désabusés, des abstentionnistes réconciliés avec l’idée du vote : son discours attire au-delà de son camp. Il capitalise sur un sentiment diffus – celui d’un pays à bout de souffle, en quête d’un langage plus sincère. Selon plusieurs observateurs, sa candidature ébranle les équilibres établis.
Paul Biya, à 92 ans, entre en scène ce 7 octobre, 10 jours après le début de la campagne, à Maroua dans l’Extrême-Nord du Cameroun, tandis que l’appareil d’État s’interroge sur la posture à adopter face à ce « rebelle de l’intérieur ». Pour certains stratèges, Tchiroma n’est pas une menace mais un symptôme : celui d’une transition qui s’amorce au sein même du système. Pour d’autres, c’est une menace réelle, capable de fracturer le socle du pouvoir. En assumant ses contradictions, Issa Tchiroma Bakary a trouvé la faille du moment. Il parle sans filtre, sans promesse irréaliste. Son populisme est calculé, son humilité mise en scène, mais efficace.
Dans un pays lassé des figures infaillibles, son humanité, même cabossée, devient un argument politique. « Je ne suis pas parfait, mais je ne suis pas hypocrite », répète-t-il souvent. Son discours dépasse la confrontation habituelle entre pouvoir et opposition : il s’adresse à ceux qui ne croient plus ni à l’un ni à l’autre. C’est là sa véritable base – une zone grise, mouvante, mais nombreuse. Et c’est peut-être aussi sa limite : en se plaçant entre deux mondes, il risque de n’appartenir pleinement à aucun.
Un signal plus qu’une candidature
Le « bon diable » ne joue pas seulement sa carrière. Il joue un rôle dans une séquence historique où le Cameroun cherche à se redéfinir. Sa campagne, moins idéologique que symbolique, agit comme un révélateur : le pouvoir vacille sans tomber, l’opposition s’agite sans convaincre, et au milieu surgit un homme que l’on croyait fini. Issa Tchiroma Bakary a compris que, dans un pays saturé de morale politique, le cynisme assumé peut devenir une forme d’honnêteté. Sa popularité, même fugace, dit quelque chose de ce Cameroun de 2025 : un pays fatigué, mais encore capable de se passionner pour un « diable » qui lui ressemble un peu trop. Le diable, cette fois, n’est pas dans les détails. Il est dans la foule. Et, manifestement, il n’a pas fini de courir.
Timidja Malam, à Yaoundé




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