Pourquoi l’État reprend l’électricité au Cameroun 25 ans après
Avec la création de la Société camerounaise d’électricité (SOCADEL), l’État camerounais reprend le contrôle d’un secteur plongé dans une crise chronique depuis la privatisation de la SONEL au début des années 2000. Après les années AES Sonel puis ENEO, marquées par les délestages, le Cameroun espère des lendemains lumineux.

Le Cameroun a franchi une étape majeure de sa politique énergétique avec la transformation officielle d’ENEO Cameroon en Société camerounaise d’électricité (SOCADEL), actée par le décret du 4 mai 2026. Par ce texte, le président de la République, Paul Biya, replace l’État au cœur d’un secteur stratégique longtemps fragilisé par les délestages, la vétusté des équipements et une dette estimée à plus de 800 milliards FCFA. Ce décret finalise le rachat des 51 % de parts détenues par le fonds britannique Actis, conclu le 19 novembre 2025. L’État détient désormais 95 % du capital, tandis que les 5 % restants reviennent aux employés. Le siège de la nouvelle société reste établi à Douala et la convention de concession précédemment accordée à ENEO est transférée à la SOCADEL.
La passation de service organisée à Douala le 8 mai 2026 marque le lancement effectif de cette nouvelle phase. À cette occasion, le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, dresse un diagnostic sans concession : le secteur souffre d’un déséquilibre financier structurel, de tensions de trésorerie persistantes, d’une dégradation continue de la qualité du service et d’une érosion de la confiance des usagers.
Un secteur fragilisé
Pour mesurer la portée de ce tournant, il faut revenir à la SONEL, ancienne société publique d’électricité. Sous l’effet des programmes d’ajustement structurel, l’État cède le secteur à AES en 2001, avant un passage sous contrôle d’Actis et la création d’ENEO. L’objectif affiché consiste alors à moderniser la production, résorber le déficit énergétique et valoriser le potentiel hydroélectrique du pays. L’économiste camerounais Bruno Bekolo-Ebé estime cependant que les difficultés du secteur trouvent leurs racines bien avant Actis. Selon lui, la privatisation engagée en 2001 dans le cadre de l’ajustement structurel impose de lourdes contraintes au pays et détourne l’investissement des infrastructures structurantes. Dans les faits, souligne-t-il, aucun programme massif de réhabilitation des grands barrages n’a été lancé à cette période.
Sur le terrain, AES investit environ 630 milliards FCFA, mais oriente l’essentiel des ressources vers les centrales thermiques de Dibamba et Kribi, au détriment des ouvrages hydroélectriques majeurs comme Song Loulou, Lagdo ou Mbakaou. La Banque mondiale reconnaît d’ailleurs qu’au cours de plus d’une décennie, la production électrique progresse très faiblement, en dehors d’un programme thermique d’urgence financé par l’État. Le passage à ENEO ne change pas fondamentalement la situation. Malgré des engagements d’investissement, la société fait face à une dégradation continue du service. Les coupures s’intensifient, les pertes techniques et commerciales persistent et la situation financière se détériore.
En 2023, les déperditions atteignent 15 % des revenus potentiels, soit environ 60 milliards FCFA par an. En 2022, la Société financière internationale refuse même un prêt de 210 millions de dollars, invoquant des faiblesses de gouvernance et une fragilité financière préoccupante.
La SOCADEL peut-elle redonner espoir ?
Avec le décret du 4 mai 2026, l’État dote la SOCADEL de la personnalité juridique et de l’autonomie financière. L’entreprise fonctionne sous une double tutelle, celle du ministère chargé de l’Énergie et celle du ministère des Finances. Sa gouvernance s’articule autour d’une Assemblée générale, d’un Conseil d’administration et d’une Direction générale. Le Conseil d’administration réunit des représentants de la Présidence de la République, des services du Premier ministre, des ministères en charge de l’Énergie, des Finances et de l’Économie. Il intègre également les directeurs généraux de la SONATREL et de l’EDC, ainsi qu’un représentant du personnel. Cette configuration vise à améliorer la coordination institutionnelle, longtemps considérée comme un point faible du secteur.
Les ressources de la SOCADEL proviennent des ventes d’électricité, des taxes parafiscales, des financements publics, ainsi que des dons et legs. L’entreprise gère ses fonds selon les règles de la comptabilité privée. Elle échappe au Code des marchés publics, tout en restant soumise aux règles générales applicables aux entreprises publiques. L’ensemble des actifs d’ENEO — équipements, installations techniques et convention de concession — est transféré à la nouvelle structure. Le personnel est repris prioritairement, avec la possibilité d’intégrer des fonctionnaires en détachement ainsi que d’autres agents publics.
Des défis persistants
La renationalisation ne résout pas, à elle seule, les défis structurels du secteur. La SOCADEL hérite d’un réseau vieillissant, d’une capacité de production insuffisante et d’une demande en constante augmentation. Plusieurs infrastructures majeures fonctionnent en dessous de leurs capacités. Le barrage de Memve’ele, conçu pour produire 211 MW, n’atteint jamais son plein rendement. Lom Pangar, malgré ses quatre turbines, n’injecte que 14 MW en 2024. Mekin reste à l’arrêt après des avaries survenues peu après sa mise en service. Song Loulou, pilier du système hydroélectrique national, fonctionnerait autour de 50 % de sa capacité. Le réseau de transport constitue un autre point de fragilité majeur. La SONATREL, en charge de cette infrastructure, n’a pas achevé plusieurs lignes prévues, accentuant les pertes et déséquilibrant l’ensemble de la chaîne électrique. Pour corriger cette défaillance, le gouvernement intègre son directeur général au Conseil d’administration de la SOCADEL afin de renforcer la coordination opérationnelle.
Lors de son installation le 8 mai 2026, le directeur général de la SOCADEL, Hamandjoda, reconnaît l’ampleur du défi. Il affirme que « le statu quo n’est plus possible » et que « le redressement constitue une exigence ». Il insiste également sur les acquis de l’entreprise, estimant que la SOCADEL dispose de « bases solides, de procédures structurées et d’un capital humain expérimenté », tout en rappelant que les attentes des usagers restent élevées, notamment en matière de disponibilité, de stabilité et de qualité de l’électricité.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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