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Électricité au Cameroun : diagnostic et solutions du Pr Bekolo-Ebé

Le Cameroun fait face à une crise persistante d’électricité. Dans une analyse, le Pr Bruno Bekolo-Ebé, économiste camerounais de renom, établit un diagnostic clair des causes, souligne les limites de la renationalisation d’Eneo et propose des solutions pour améliorer durablement l’accès à l’énergie.

Des installations électriques au Cameroun et le Pr Bruno Bekolo-Ebé. ©DR – Montage : Les Faits D’ici

À Yaoundé comme à Douala – principales villes du Cameroun –, ménages et entreprises vivent au rythme des délestages. Groupes électrogènes, pertes de production, équipements endommagés : le coût de l’énergie augmente dès qu’elle manque. Pourtant, l’État multiplie les annonces et les chantiers. Aux fameux barrages de Song Loulou et de Lagdo, se sont succédé la construction d’autres ouvrages : Memve’ele, Lom Pangar, Mekin, et surtout Nachtigal, qui devait incarner le basculement vers l’abondance énergétique.

Pourtant, l’État verse environ 10 milliards de FCFA par mois au titre du contrat d’achat, que le réseau absorbe ou non l’énergie produite. Pendant ce temps, les coupures persistent. C’est dans ce contexte que, le 19 novembre 2025, l’État a racheté les 51 % détenus par le fonds britannique Actis dans Eneo. Présentée comme une « reconquête de souveraineté », l’opération marque, selon le Pr Bruno Bekolo-Ebé, « l’aboutissement logique d’un échec prévisible ».

L’économiste et consultant international a publié, ce 23 février 2026, un article intitulé « Rachat des parts d’Actis dans le capital d’Eneo : Analyse d’un échec prévisible aggravé par les errements de la mise œuvre du programme d’investissements structurants », dans lequel il détaille ce diagnostic et formule ses recommandations.

De la privatisation à la renationalisation

Pour le Pr Bekolo-Ebé, les problèmes du secteur remontent loin avant Actis. Ils trouvent leur origine dans la cession de la Sonel au groupe AES en 2001, dans le cadre de l’ajustement structurel. « Le mouvement de privatisation a constitué une des manifestations tangibles des lourdes hypothèques imposées à notre pays », écrit-il. L’objectif affiché était clair : moderniser le secteur, combler le déficit chronique et exploiter pleinement le potentiel hydroélectrique. Or, « aucun investissement significatif n’a été engagé pour la réhabilitation des grands barrages ». AES a privilégié le thermique, accentuant la dépendance et les coûts.

Avec l’arrivée d’Actis en 2014, les discours promettaient « rupture totale » et « nouvelles expériences positives ». Eneo s’engageait à investir 170 milliards de FCFA entre 2014 et 2018. Mais « Eneo n’a pas tenu ses engagements souscrits dans le cahier de charges », notamment pour la réhabilitation de Song Loulou et Lagdo. Le résultat se traduit par un allongement spectaculaire de la durée moyenne des coupures, des pertes techniques élevées et des dettes croisées avec les entités publiques. « La sonnette d’alarme est tirée d’un risque élevé de cessation de paiement », note l’économiste.

Le rachat d’Actis « conclut logiquement un montage financier initial mal négocié ». L’État reprend le contrôle, mais aussi « un lourd passif » et une dette de plus de 800 milliards de FCFA.

Nachtigal : symbole d’un déséquilibre

Le cas du Barrage de Nachtigal cristallise les errements du modèle énergétique camerounais. Construit pour 420 MW et destiné à devenir l’épine dorsale du Réseau interconnecté Sud, il a coûté près de 800 milliards de FCFA. Sur le papier, les mégawatts injectés devaient sécuriser l’alimentation des principaux bassins industriels, notamment à Douala, et réduire drastiquement les délestages. Selon le Pr Bekolo-Ebé, le montage contractuel avec Electricité de France (EDF) pose problème : contrairement à la pratique habituelle, l’opérateur ne supporte pas le risque financier, c’est le Cameroun qui assume. L’État doit verser 10 milliards de FCFA par mois, que l’énergie soit consommée ou non.

Même si le réseau ne peut absorber toute la production à cause de contraintes techniques, la charge financière demeure. Selon l’ancien recteur des universités de Yaoundé II et de Douala, il s’agit d’« un ensemble de contrats léonins » dont le pays doit « assumer et solder les effets négatifs ». Le paradoxe est saisissant : un barrage flambant neuf, des centaines de mégawatts annoncés, des milliards engagés… mais un déficit d’offre qui « tend à s’inscrire structurellement dans la durée », ajoute l’universitaire dans son article.

Une crise de gouvernance

Au-delà d’Eneo, le Pr Bruno Bekolo-Ebé élargit le diagnostic à l’ensemble du programme d’investissements structurants lancé après le point d’achèvement de l’initiative PPTE en 2006. À cette étape, le Cameroun entendait tourner la page de l’ajustement structurel et transformer profondément son économie. Énergie et infrastructures de transport devaient constituer les piliers de ce saut qualitatif.

Pourtant, « le retour d’investissement n’est pas à la mesure des investissements consentis ». Les montants engagés sont colossaux, les ambitions élevées, mais les résultats peinent à suivre. Surcoûts récurrents, retards prolongés, études techniques approximatives, suivi défaillant : les infrastructures livrées ne produisent pas l’effet attendu sur la croissance et la productivité.

Le Pr Bekolo-Ebé résume : « Plus on investit dans les barrages, moins il y a de l’électricité ». L’échec dépasse la dimension financière : il est structurel. L’absence de rendement réel alourdit la dette publique, renchérit les coûts de production et érode la compétitivité des entreprises. « L’économie camerounaise est toujours plus une économie structurellement déficitaire ».

Le rachat d’Actis : un tournant ?

Le rachat des parts d’Actis referme un cycle ouvert en 2001 avec la privatisation de la Sonel. Symboliquement, l’État revient au centre du jeu. Mais sur le plan économique, les dettes accumulées, les contrats déséquilibrés et les retards structurels restent. Bruno Bekolo-Ebé insiste : la reprise ne doit pas être un geste politique isolé. Elle n’a de sens que si elle s’accompagne de « profondes réformes ». Il plaide pour un audit exhaustif des contrats, une hiérarchisation rigoureuse des investissements — en priorité transport et réhabilitation des ouvrages existants — et la renégociation des clauses les plus pénalisantes. Une discipline accrue dans la gouvernance doit éviter la répétition des erreurs passées.

Sans ces mesures, la renationalisation partielle risque de n’être qu’un changement d’enseigne, sans amélioration tangible. Au Cameroun, l’électricité est devenue plus qu’un service public : elle révèle les choix stratégiques opérés depuis deux décennies. Après ce diagnostic sur la situation de l’électricité au Cameroun, le Pr Bekolo-Ebé fait des propositions.

Des recommandations stratégiques

Le Pr Bekolo-Ebé formule des recommandations claires, centrées sur la souveraineté économique et la performance du secteur électrique. Il propose de renégocier les clauses déséquilibrées des partenariats public-privé, notamment Nachtigal et Kikot, afin de corriger les engagements financiers qui pénalisent lourdement l’État. L’économiste recommande également de renforcer la maîtrise nationale des paramètres techniques et financiers pour limiter l’influence des partenaires étrangers, garantissant ainsi que les décisions stratégiques demeurent sous contrôle national. L’agrégé des Facultés des sciences économiques et de gestion recommande de réhabiliter en priorité les infrastructures existantes avant de lancer de nouveaux projets, afin de maximiser l’efficacité et la disponibilité de l’électricité sans alourdir la dette publique.

Le Pr Bekolo-Ebé, par ailleurs recteur honoraire des universités de Douala et de Yaoundé II, pense que l’autre mesure essentielle consiste à réformer profondément la gouvernance pour corriger les erreurs passées et garantir que la reprise d’Eneo profite à l’économie nationale, en instaurant transparence et discipline dans la gestion du secteur. Enfin, il préconise d’étendre cette logique aux infrastructures stratégiques, comme ports et rail, et d’aligner les investissements sur une rationalité économique structurante, afin que chaque projet contribue réellement au développement national.

Ces recommandations fixent un cap clair : souveraineté économique, révision des PPP déséquilibrés, réhabilitation des infrastructures et réforme de la gouvernance. Pour que le rachat d’Actis se traduise enfin par une lumière réellement disponible dans les foyers et les usines, l’État doit transformer cette promesse en action concrète.

Par Prosper LOUABALBE, à Yaoundé

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