« Recrutez ou tuez-nous ! », la colère des docteurs recalés des universités au Cameroun
Au lendemain de la publication des résultats du recrutement spécial de 150 enseignants du supérieur, la contestation monte. Des docteurs recalés des universités d’Etat du Cameroun dénoncent un système opaque. De son côté, le gouvernement défend une procédure « rigoureuse » et conforme aux standards de la méritocratie universitaire.

La publication, le 12 février 2026, du communiqué du Premier ministre rendant publics les résultats de la troisième phase du recrutement spécial de 150 enseignants dans les universités d’État de Université de Bertoua, Université d’Ebolowa et Université de Garoua a déclenché une vive controverse. L’opération, conduite conformément aux instructions du chef de l’État, Paul Biya, visait les titulaires d’un Doctorat ou PhD âgés de 45 ans au plus au 1er octobre 2025.
Sur le plan administratif, la procédure se veut claire : coordination par le ministère de l’Enseignement supérieur, respect des textes en vigueur, admission sous réserve d’authentification des diplômes. Pourtant, à peine les listes rendues publiques, la contestation s’est organisée. Des dizaines de docteurs recalés ont diffusé une lettre ouverte au ton particulièrement virulent, estimant que cette nouvelle phase ne fait qu’allonger la liste des désillusions.
« Recrutez ou tuez-nous ! » : cri de colère
Intitulée « Recrutez ou tuez-nous ! », la lettre des docteurs recalés des universités au Cameroun, publiée ce 23 février, dépeint une génération de chercheurs « en saignement supérieur », dont le potentiel et l’énergie semblent systématiquement étouffés par un système académique jugé injuste. Ces jeunes universitaires affirment cumuler depuis plusieurs années des missions d’enseignement comme moniteurs ou vacataires, assurant cours magistraux, travaux dirigés et encadrement de mémoires, tout en restant privés d’un statut permanent ou d’une sécurité professionnelle.
Les signataires dénoncent un environnement miné par le clientélisme et le népotisme, où les recrutements semblent « connus d’avance » et les chances réelles de succès quasi nulles pour ceux qui n’ont pas de soutien politique ou relationnel. Ils relatent des pressions constantes, des intimidations et la peur de représailles pour quiconque ose exprimer sa frustration. Malgré ces obstacles, leur engagement reste intact, mais la répétition des injustices les plonge dans une détresse profonde : certains assurent avoir participé à plusieurs vagues de recrutements spéciaux — y compris celle des 2000 enseignants annoncés — sans jamais être retenus.
Le ton dramatique du document traduit une souffrance sociale et professionnelle majeure. Derrière les formules provocatrices, se devine l’épuisement de ces jeunes docteurs, qui ont investi des années de travail, d’énergie et de ressources personnelles dans un parcours académique exigeant, dont l’issue demeure incertaine et souvent décevante. Pour les docteurs recalés des universités au Cameroun, leur lettre ouverte au président est un cri de révolte, mais aussi un appel désespéré à la reconnaissance et à l’équité.
« Transparence absolue », se défend le gouvernement
Face aux critiques, le ministre d’État, ministre de l’Enseignement supérieur, le Pr. Jacques Fame Ndongo, défend une procédure « rigoureuse, méthodique et rationnelle ». Selon lui, la sélection s’est opérée en plusieurs étapes successives : audition au niveau des départements, examen par des commissions au sein des grandes écoles et rectorats, passage devant un Comité technique présidé par le ministre en charge de l’Enseignement supérieur, puis validation finale par une Commission centrale présidée par le Secrétaire général des services du Premier ministre.
Le ministre insiste sur « le respect des canons universels de la méritocratie universitaire ». Outre l’excellence scientifique, les jurys auraient évalué les aptitudes pédagogiques des candidats : « Le doctorat, c’est bien beau, mais il fallait vérifier le savoir-faire, la capacité à transmettre », a-t-il précisé, face à la presse le 12 février, peu après la publication des résultats. Il affirme également que les critères ont intégré la méritocratie régionale et la prise en compte du genre, tout en privilégiant « la valeur intrinsèque scientifique et holistique du candidat ».
Sur le plan quantitatif, le membre du gouvernement rappelle que deux recrutements spéciaux prescrits par le chef de l’État, Paul Biya, ont permis l’intégration de 2000 enseignants entre 2019 et 2021, auxquels se sont ajoutés 386 postes supplémentaires. De 2023 à 2025, 450 nouveaux docteurs ont été recrutés pour les universités de Bertoua, Ebolowa et Garoua. Au total, affirme-t-il, 7200 enseignants auraient été recrutés dans les universités d’État et grandes écoles ces dernières années, hors remplacements numériques.
Pénurie d’enseignants, docteurs au chômage
La controverse autour des jeunes docteurs recalés met en lumière une réalité structurelle persistante : le déficit chronique d’enseignants permanents dans les universités camerounaises. Selon l’UNESCO (2015, Global Education Monitoring Report), un ratio d’environ 1 enseignant pour 50 étudiants est considéré comme un seuil minimal pour garantir un encadrement pédagogique de qualité et permettre un suivi individualisé. Or, dans plusieurs facultés camerounaises, ce ratio dépasserait largement 1 pour 100, voire 1 pour 200, voire plus, dans certaines filières à forte affluence, en particulier les sciences, le droit et l’ingénierie. Entre-temps, chaque année la liste des docteurs recalés des universités au Cameroun s’allonge.
Cette surcharge se traduit concrètement par des amphithéâtres bondés, des encadrements de mémoires en masse et des retards fréquents dans la correction des travaux. La pression sur le corps enseignant permanent et vacataire est donc immense, compromettant la qualité de l’enseignement. Dans ce contexte, l’exclusion répétée des jeunes docteurs, déjà actifs dans le système, devient difficilement compréhensible. Comment justifier qu’un pays confronté à une croissance démographique étudiante rapide et à une pénurie d’encadreurs qualifiés n’intègre pas davantage ces chercheurs formés et opérationnels ?
Au-delà des chiffres, la polémique soulève la question de la gouvernance et de la transparence des recrutements universitaires. L’absence de publication détaillée des critères de sélection et des classements nourrit des soupçons de favoritisme et de népotisme. Si pour l’État, ces recrutements représentent un effort budgétaire important, pour les jeunes docteurs recalés, ils demeurent largement insuffisants face à l’ampleur des besoins et à la précarité persistante dans le secteur de l’enseignement supérieur camerounais.
Par Timija MALAM, à Yaoundé




Laisser un commentaire