Comment le JNIM avance vers les côtes ouest-africaines
Dans son dernier rapport publié le 20 février 2026, l’International Crisis Group analyse l’expansion du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM). Le groupe affilié à Al-Qaïda avance vers les côtes ouest-africaines, mais cette stratégie expose autant ses adversaires que sa propre cohésion interne.

Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) naît en 2017 au Mali sous l’impulsion de Iyad ag Ghali et de Hamadoun Kouffa. Neuf ans plus tard, l’International Crisis Group analyse son expansion au-delà du Sahel central, dans son dernier rapport publié le 20 février 2026. Constat : le groupe affilié à Al-Qaïda avance vers les pays côtiers, mais cette stratégie expose autant ses adversaires que sa propre cohésion interne. Très vite, il transforme l’instabilité malienne en opportunité stratégique. Il recrute massivement, exploite les frustrations locales et tire profit des rivalités communautaires. Le groupe ne se contente pas d’attaquer. Il administre.
Dans de vastes zones rurales du Mali, du Burkina Faso et du Niger, il impose des règles inspirées de sa lecture de la charia, arbitre des conflits fonciers, lève des taxes et contrôle les flux commerciaux. Il construit ainsi une gouvernance parallèle, légère mais efficace, qui lui permet de s’installer durablement. Selon les données compilées par Crisis Group à partir d’ACLED, le JNIM s’est impliqué dans plus de 16 000 incidents violents entre 2017 et 2025, causant près de 40 000 morts. Il domine aujourd’hui le paysage jihadiste au Sahel central, même s’il affronte une concurrence directe de l’État islamique au Sahel.
Une poussée vers les pays côtiers
À partir de 2019, le JNIM change d’échelle. Il projette ses opérations vers le sud et frappe le nord de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo. Il ne lance pas une offensive frontale. Il avance par étapes. D’abord, il envoie des cellules discrètes. Elles prêchent, nouent des alliances locales, installent des réseaux logistiques et évaluent les vulnérabilités. Ensuite, il teste la réaction des États en multipliant des attaques ciblées contre les forces de sécurité. Enfin, il intensifie la pression lorsque les conditions lui semblent favorables, comme aujourd’hui au nord du Bénin.
Le groupe vise plusieurs objectifs. Il cherche de nouveaux réservoirs de recrutement. Il veut contrôler des routes transfrontalières stratégiques, notamment pour le bétail, l’orpaillage artisanal et le carburant. Il entend aussi ouvrir de nouveaux fronts pour disperser la pression militaire exercée au Mali et au Burkina Faso. Cependant, Crisis Group souligne que ces pays côtiers restent, pour le commandement central, des théâtres périphériques. Le JNIM y agit sans encore reproduire le modèle de gouvernance qu’il impose dans le Sahel central. Il privilégie la mobilité et évite, pour l’instant, d’occuper durablement le terrain.
Un dilemme stratégique
Le rapport de Crisis Group indique que l’expansion ne relève pas d’un automatisme idéologique. Elle répond à des arbitrages internes. Le rapport insiste sur ce point : le JNIM débat en permanence de ses priorités territoriales. Les unités locales poussent souvent à l’offensive. Elles voient dans l’expansion un moyen d’accroître leur influence, d’accéder à de nouvelles ressources et de renforcer leur légitimité. À l’inverse, la direction centrale redoute la dispersion des forces. Elle craint de mobiliser des combattants indispensables à la défense des bastions sahéliens. Elle redoute aussi l’arrivée de recrues moins disciplinées, susceptibles de provoquer des scissions.
Le groupe affronte par ailleurs la concurrence de l’État islamique au Sahel. Cette rivalité l’incite parfois à accélérer son implantation dans certaines zones pour ne pas laisser le terrain à son adversaire. Mais elle l’oblige aussi à consacrer des ressources importantes à des affrontements directs, ce qui limite sa capacité d’expansion. Traverser une frontière constitue enfin un pari risqué. Chaque incursion expose le JNIM à des représailles étatiques coordonnées. En attaquant au Bénin ou au Togo, il accepte d’élargir le cercle de ses ennemis. Le rapport rappelle que le groupe agit avec prudence et choisit ses cibles en fonction de la solidité des appareils sécuritaires.
Les réponses attendues des États
Face à cette dynamique, Crisis Group ne prône pas une réponse exclusivement militaire. Le rapport appelle les États côtiers à investir d’abord dans la connaissance fine de leurs territoires. Ils doivent analyser les griefs locaux, les tensions foncières, les frustrations des éleveurs transhumants et les failles de gouvernance que le JNIM exploite pour recruter. Les autorités doivent aussi éviter les déploiements militaires précipités qui stigmatisent certaines communautés et alimentent la propagande jihadiste. Elles doivent renforcer la coopération régionale entre pays sahéliens et côtiers, malgré les fractures politiques récentes. Sans coordination transfrontalière, les groupes armés continueront de circuler et de s’adapter.
Enfin, le rapport ouvre un débat sensible : les États peuvent explorer des arrangements locaux visant à réduire la violence, sans pour autant légitimer l’idéologie du groupe. Il s’agit de désamorcer des cycles d’affrontement plutôt que de s’enfermer dans une logique exclusivement coercitive. Crisis Group conclut que l’expansion du JNIM ne suit pas une trajectoire inévitable. Elle dépend autant des calculs stratégiques du mouvement que des réponses politiques, sociales et sécuritaires des États concernés. L’Afrique de l’Ouest ne subit pas une fatalité. Elle fait face à un défi stratégique qui exige lucidité, coordination et anticipation.
Par Mahamat Ben Abdel, à Yaoundé




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