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Le Tchad encerclé par les crises sécuritaires et humanitaires

Entre démonstration de force du président Mahamat Idriss Déby Itno et fragilité structurelle, le Tchad apparaît comme un pays encerclé par les crises sécuritaires. Du bassin du lac Tchad à l’Est soudanais, jusqu’à la Centrafrique au Sud, l’insécurité s’étend et la crise humanitaire s’aggrave.

Des soldats tchadiens embarquent à bord d’un bateau au lac Tchad, le 6 mai 2026.  Joris Bolomey / AFP

Le 9 mai 2026, une vidéo diffusée par la présidence tchadienne sur Facebook donne le ton. On y voit des frappes aériennes menées « de jour comme de nuit » contre des positions de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Images thermiques, drones de surveillance, explosions filmées depuis les airs : la séquence, soigneusement scénarisée, s’accompagne d’un commentaire martial célébrant la puissance de feu de l’armée tchadienne et promettant une traque sans relâche des combattants jihadistes. « Nos morts sont vengés », martèle la voix-off, en référence aux récentes attaques meurtrières contre des positions militaires tchadiennes. À travers cette démonstration de force, le pouvoir cherche à afficher sa capacité de riposte, à rassurer l’opinion publique et à réaffirmer l’autorité de l’État dans une région devenue l’un des principaux foyers d’instabilité du Sahel.

Mais derrière cette communication guerrière se dessine une réalité beaucoup plus préoccupante. Le Tchad fait aujourd’hui face à une accumulation de menaces sécuritaires sur presque toutes ses frontières : incursions jihadistes dans le bassin du lac Tchad, débordements de la guerre soudanaise à l’Est, violences intercommunautaires et conflits agropastoraux au Sud. À cette pression militaire s’ajoute une crise humanitaire croissante, alimentée par l’afflux massif de réfugiés et de déplacés, dans un pays déjà confronté à une forte fragilité économique et sociale.

Le lac Tchad, un front toujours actif

Les attaques des 4 et 6 mai contre des positions militaires tchadiennes dans la province du Lac ont rappelé, avec brutalité, que le bassin du lac Tchad demeure l’un des principaux foyers de la menace jihadiste en Afrique centrale et sahélienne. Au moins 25 soldats tchadiens ont été tués dans ces assauts attribués à Boko Haram et à des combattants affiliés à l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Ces pertes sont particulièrement significatives pour une armée tchadienne souvent présentée comme l’une des plus expérimentées de la région dans la lutte antiterroriste, notamment au sein de la Force multinationale mixte déployée autour du lac Tchad.

Au lendemain de l’attaque du 4 mai contre la base de Barka Tolorom, le président Mahamat Idriss Déby Itno s’est rendu à la base aérienne Sergent-chef Adji Kosseï de N’Djaména afin de visiter les soldats blessés évacués par hélicoptère. Dans une déclaration solennelle, il a dénoncé une « attaque lâche » et assuré que « le sacrifice de nos soldats ne sera jamais vain ». Quelques jours plus tard, la présidence diffusait des images de frappes aériennes menées par drones et artillerie lourde contre des positions présumées jihadistes, illustrant la volonté du pouvoir de montrer une réponse rapide et musclée.

Mais sur le terrain, la réalité reste complexe. Les groupes armés continuent de tirer profit de la géographie du lac, faite d’îlots, de marécages et de zones difficilement accessibles. La porosité des frontières entre le Tchad, le Nigeria, le Niger et le Cameroun facilite également les mouvements de combattants et les trafics. À cela s’ajoutent la pauvreté chronique, le chômage des jeunes et la fragilité des communautés riveraines, qui offrent aux groupes jihadistes des possibilités de recrutement et de repli.

À l’Est, l’onde de choc de la guerre soudanaise

Deux jours avant les attaques meurtrières dans le bassin du lac Tchad, le président Mahamat Idriss Déby Itno revenait d’un autre front, plus discret mais potentiellement tout aussi déstabilisateur : l’Est du pays. Depuis le début de la guerre au Soudan entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide, le Tchad fait face à une pression sécuritaire et humanitaire croissante. Des centaines de milliers de réfugiés soudanais ont franchi la frontière, s’ajoutant aux déplacés déjà présents dans une région structurellement fragile et pauvre.

Avec près de 1 500 kilomètres de frontière commune avec le Soudan, le contrôle sécuritaire devient un défi majeur pour les autorités tchadiennes. Le chef de l’État le reconnaît lui-même : « Notre frontière est assez immense. C’est difficile à contrôler ». Cette porosité facilite la circulation des armes et des groupes armés dans les provinces orientales. « Les gens profitent pour amener les armes au Tchad », avertit Mahamat Idriss Déby Itno. Dans des zones où les tensions communautaires liées à l’accès à l’eau, aux terres agricoles et aux pâturages existent déjà, l’afflux d’armes et de populations déplacées agit comme un facteur aggravant.

Dans la province du Wadi-Fira, le président a notamment visité le village de Guireng, récemment frappé par des violences intercommunautaires meurtrières. Pour N’Djaména, la guerre soudanaise ne menace plus seulement la stabilité régionale ; elle risque désormais de contaminer directement le tissu social tchadien. Le président accuse d’ailleurs ouvertement les belligérants soudanais de chercher à exporter leur conflit : « L’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) ont tout fait pour que ce conflit déborde au Tchad ». Selon lui, une lutte de pouvoir initialement politique s’est progressivement transformée en conflit communautaire susceptible d’alimenter le chaos dans l’Est tchadien.

Le Sud, une insécurité chronique avec la RCA

Au sud du pays, à la frontière avec la Centrafrique, l’insécurité prend un visage différent de celui observé dans le bassin du lac Tchad ou à l’Est soudanais. Ici, il n’y a ni grandes offensives jihadistes ni guerre ouverte, mais une violence diffuse, enracinée dans les conflits agropastoraux, les rivalités communautaires et la criminalité transfrontalière. Dans plusieurs localités des provinces du Logone Oriental, du Mandoul ou encore du Moyen-Chari, les affrontements entre éleveurs et agriculteurs autour de l’accès à la terre, aux couloirs de transhumance et aux points d’eau deviennent de plus en plus meurtriers.

À ces tensions locales s’ajoute l’instabilité chronique de la Centrafrique voisine. La circulation d’armes légères, les mouvements de groupes armés et les trafics transfrontaliers fragilisent davantage une région où la présence de l’État reste limitée. Les vols de bétail, souvent perpétrés par des bandes armées mobiles opérant de part et d’autre de la frontière, alimentent des cycles de représailles entre communautés. Dans certaines zones rurales, les populations dénoncent également l’absence de forces de sécurité permanentes et la lenteur des réponses administratives face aux violences.

Moins médiatisée que la menace jihadiste, cette insécurité du Sud n’en demeure pas moins préoccupante. Elle nourrit un sentiment d’abandon chez les populations locales, fragilise les activités agricoles et pastorales, et accentue les fractures sociales dans une partie du pays déjà marquée par la pauvreté et le manque d’infrastructures.

L’équation sécuritaire et humanitaire

Pris en étau entre le bassin du lac Tchad, l’Est soudanais et le Sud centrafricain, le Tchad fait face à une équation sécuritaire et humanitaire d’une rare intensité. Sur le plan militaire, l’État cherche à démontrer sa maîtrise de la situation et sa capacité de projection, notamment à travers des opérations aériennes et des frappes revendiquées contre Boko Haram dans la région du lac Tchad. Cette posture de fermeté s’inscrit dans une communication officielle qui vise à rassurer l’opinion publique et à dissuader les groupes armés.

Mais cette narration de puissance contraste avec une pression humanitaire de plus en plus critique. À l’Est, la guerre au Soudan a provoqué un afflux massif de réfugiés. Selon les agences onusiennes, le Tchad accueille aujourd’hui environ 1,3 million de réfugiés soudanais, dont plus de 900 000 arrivés depuis 2023. Dans certaines zones frontalières, une personne sur trois est désormais réfugiée, dans un contexte de forte fragilité des services sociaux et des infrastructures de base. Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés et le Programme alimentaire mondial alertent sur un déficit de financement de plus de 428 millions de dollars, mettant en péril l’accès à l’alimentation, à l’eau et aux soins.

Dans le bassin du lac Tchad, la crise sécuritaire s’accompagne aussi d’une crise structurelle. Selon le rapport 2024 de l’Organisation internationale pour les migrations, plus de six millions de personnes sont affectées par les violences dans la région, entre déplacements internes, pauvreté extrême et changement climatique.

Par MAHAMAT Ben ABDEL, à Yaoundé

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