Nigeria : au centre-nord, la spirale meurtrière défie l’autorité de l’État
Longtemps préservé des violences armées de grande ampleur, le centre-nord du Nigeria bascule à son tour dans une insécurité généralisée. Dans l’État de Kwara, l’attaque la plus meurtrière jamais recensée révèle à la fois l’extension géographique de la violence et l’affaiblissement des capacités de réponse de l’État.

Jusqu’ici considéré comme relativement stable en comparaison des foyers chroniques du nord-ouest et du nord-est, l’État de Kwara s’impose désormais comme un nouvel épicentre des violences armées. Le 3 février 2026, des hommes lourdement armés ont mené une attaque d’une brutalité inédite contre les villages de Woro et Nuku, dans le Kaiama Local Government Area. Le bilan provisoire fait état d’au moins 162 morts, selon le secrétaire de la Croix-Rouge nigériane dans l’État et des responsables locaux, tandis que les opérations de recherche se poursuivent.
Le gouverneur AbdulRahman AbdulRazaq a dénoncé l’assaut, qu’il a décrit comme une « expression lâche de frustration de cellules terroristes » confrontées aux campagnes antiterroristes en cours. Des parlementaires locaux rapportent que les assaillants ont agi de manière coordonnée : ils ont incendié des habitations, détruit des commerces et contraint des familles entières à fuir dans la brousse pour échapper aux tirs. Cette attaque marque un tournant dans la dynamique sécuritaire du centre-nord et expose la vulnérabilité persistante des populations rurales face aux groupes armés.
Des groupes armés en recomposition
Le schéma observé à Kwara — massacres de civils, enlèvements ciblés et destruction méthodique de villages — rappelle les tactiques utilisées depuis des années par les bandes armées du nord-ouest, notamment à Zamfara, Katsina et Kaduna. Dans ces États, les groupes criminels exploitent l’absence de contrôle étatique pour imposer la terreur dans les campagnes. Les autorités nigérianes et plusieurs rapports sécuritaires nationaux confirment que ces réseaux, souvent bien équipés et très mobiles, ont multiplié attaques, kidnappings et extorsions, provoquant des milliers de morts et des déplacements massifs de populations.
Une analyse récente du centre de recherche SBM Intelligence souligne que cette violence ne se cantonne plus aux bastions traditionnels du nord-ouest. Sous la pression militaire et policière, plusieurs groupes armés se redéploient vers des zones jusque-là périphériques, profitant de la porosité des frontières internes et de l’immensité des espaces forestiers du centre-nord. Des combattants issus de ces réseaux criminels s’installent ainsi dans des États comme Kwara, attirés par une surveillance plus lâche et par des opportunités criminelles favorables aux enlèvements et aux pillages.
Cette dynamique traduit une évolution stratégique. Les groupes armés renforcent leur coordination logistique, exploitent des itinéraires forestiers complexes et ciblent délibérément des communautés isolées afin d’éroder, progressivement, l’autorité de l’État dans ces zones rurales fragiles.
L’État absent, les populations exposées
Dans de nombreuses régions rurales du centre-nord et du nord du Nigeria, l’insuffisance de la présence étatique se traduit par une protection largement déficiente des populations civiles. Des témoignages recueillis localement, ainsi que des rapports d’organisations de défense des droits humains, indiquent que des chefs communautaires ont alerté les forces de sécurité avant des attaques imminentes. Ces alertes sont souvent restées sans réponse ou ont donné lieu à des interventions tardives, laissant les civils sans défense face aux raids meurtriers et aux enlèvements de masse.
Amnesty International affirme que les forces de sécurité nigérianes n’ont pas pris de mesures efficaces pour protéger les villageois, malgré des informations crédibles sur des attaques prévisibles. Cette inertie alimente un profond sentiment d’abandon dans des régions déjà fragilisées par la pauvreté et l’isolement. Des analystes sécuritaires expliquent également cette situation par des défaillances structurelles de la police nationale : une centralisation excessive depuis Abuja et un déficit chronique d’effectifs affectés au patrouillage local laissent de vastes territoires sous-policés, offrant aux groupes armés un large champ d’action.
Pour l’International Crisis Group, la combinaison de l’absence effective de l’État, de la pauvreté rurale, des tensions foncières et de la montée de la criminalité organisée a permis au banditisme armé de dépasser le cadre strictement criminel. Dans plusieurs régions, il s’apparente désormais à une menace quasi insurrectionnelle.
Une réponse militaire sous pression politique
Face à l’ampleur du massacre de Kwara, le président Bola Ahmed Tinubu a ordonné le déploiement immédiat d’un bataillon de l’armée dans le cadre de l’« Opération Savannah Shield ». Selon un communiqué de la présidence, cette opération vise à « contrer les terroristes barbares et protéger les communautés sans défense ». Le dispositif prévoit la création d’un nouveau commandement militaire chargé de coordonner les opérations et de sécuriser les axes les plus exposés. Tinubu a qualifié les attaques de « lâches et bestiales » et appelé à une coopération renforcée entre autorités fédérales et étatiques pour assister les survivants et traduire les responsables en justice.
Sur le terrain politique, l’ancien président du Sénat, Bukola Saraki, a dénoncé une « catastrophe nationale ». Selon lui, l’ampleur des violences dépasse désormais les capacités de réaction des gouvernements locaux et nécessite une intervention fédérale directe, soutenue et durable. Il plaide pour un renforcement permanent des forces de sécurité, estimant qu’une présence militaire ponctuelle ne suffira pas à rétablir la stabilité.
Un an après son accession au pouvoir, Bola Ahmed Tinubu voit sa promesse de restauration de l’autorité de l’État mise à rude épreuve par l’extension des violences à des régions autrefois épargnées. Pour de nombreux analystes, une réponse exclusivement militaire ne pourra enrayer durablement la spirale meurtrière. Seules des politiques combinant sécurité, justice, développement rural et prévention de la radicalisation permettront de contenir une crise qui menace désormais l’équilibre national.
Par Aisha UMAR, à Kano




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