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Nigeria : pourquoi le retour discret de l’armée américaine inquiète

La confirmation du déploiement de soldats américains au Nigeria ravive les débats sur la coopération sécuritaire entre Abuja et Washington, alors que la menace jihadiste demeure active et que les équilibres militaires occidentaux se redessinent en Afrique de l’Ouest.

Des soldats américains au cours d’une formation militaire au Nigeria en 2019. © U.S. Army

Le général Dagvin R. M. Anderson, commandant de l’US Africa Command (AFRICOM), a officialisé l’information, le février 2025. Les États-Unis ont déployé une « petite équipe » d’officiers militaires au Nigeria afin de renforcer les capacités locales de lutte contre le terrorisme. Washington n’a toutefois communiqué ni le nombre exact de soldats, ni leurs zones d’implantation, ni la nature précise de leurs missions.

Selon AFRICOM, ce déploiement fait suite à une rencontre entre le président nigérian Bola Tinubu et le commandement américain à Rome, fin 2025. Les deux parties avaient partagé alors une même analyse : la dégradation sécuritaire en Afrique de l’Ouest impose un engagement renforcé, alors que plusieurs armées nationales peinent à contenir des groupes armés toujours plus mobiles, structurés et violents.

Présentée comme une coopération strictement « d’État à État », cette présence américaine se distingue, selon Washington, des interventions militaires lourdes du passé. Mais dans un Sahel où les forces occidentales ont été contraintes de quitter le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ce retour américain par le Nigeria ne passe pas inaperçu.

Une lutte antijihadiste recentrée

Le Nigeria demeure l’un des principaux foyers de l’insurrection jihadiste sur le continent. Depuis 2009, Boko Haram et sa faction dissidente, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), ont causé des dizaines de milliers de morts et provoqué le déplacement de millions de civils, principalement dans le nord-est du pays.

Ces derniers mois, la menace s’est étendue vers le nord-ouest, notamment dans l’État de Sokoto, où des groupes affiliés à l’État islamique ont intensifié les attaques. C’est dans cette zone que les États-Unis ont mené, le 25 décembre 2025, jour de Noël, des frappes aériennes ciblées contre des positions jihadistes, confirmant ainsi une implication militaire directe.

Washington affirme concentrer son soutien sur le renseignement, la formation, la logistique et la fourniture d’équipements. En janvier, les États-Unis ont livré du matériel militaire aux forces armées nigérianes. Pour l’administration américaine, l’enjeu reste clair : empêcher l’effondrement sécuritaire du pays le plus peuplé d’Afrique, pilier démographique, économique et stratégique de l’Afrique de l’Ouest.

La question religieuse, un levier sensible

Ce déploiement intervient dans un climat diplomatique sous tension. Le Congrès américain a récemment classé le Nigeria parmi les « pays particulièrement préoccupants » en matière de liberté religieuse. Le président Donald Trump a publiquement accusé Abuja de ne pas protéger suffisamment les populations chrétiennes, allant jusqu’à évoquer un « génocide ».

Le gouvernement nigérian a rejeté ces accusations avec fermeté. Les autorités rappellent que les violences frappent indistinctement musulmans et chrétiens. De nombreux experts et organisations indépendantes partagent cette analyse et soulignent que les conflits résultent avant tout de l’extrémisme armé, du banditisme et des rivalités locales pour le contrôle des territoires.

Néanmoins, la question religieuse demeure ultrasensible dans un pays profondément structuré par une ligne de fracture entre un nord majoritairement musulman et un sud à dominante chrétienne. Certains acteurs perçoivent l’implication américaine comme guidée par des considérations confessionnelles, un soupçon susceptible de raviver des tensions internes déjà vives.

Questions autour de la souveraineté nigériane

Pour le président Bola Tinubu, le renforcement du partenariat sécuritaire avec Washington relève d’un exercice d’équilibrisme. D’un côté, Abuja affirme sa souveraineté et rejette toute forme de tutelle étrangère. De l’autre, l’armée nigériane, malgré ses effectifs importants, continue de faire face à des défis structurels majeurs : déficit de renseignement en temps réel, faiblesses logistiques, corruption persistante et méfiance des populations civiles.

L’arrivée d’une équipe américaine pose donc une question centrale : jusqu’où Abuja est-elle prête à accepter une implication étrangère pour garantir sa sécurité ? À la différence des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui ont rompu avec leurs partenaires occidentaux au profit de la Russie, le Nigeria privilégie un alignement pragmatique, sans rupture idéologique.

Ce choix comporte toutefois des risques. Même limitée, une présence américaine peut devenir une cible symbolique pour les groupes jihadistes et alimenter un discours anti-occidental susceptible de renforcer le recrutement insurgé.

Un signal régional fort

Au-delà du Nigeria, ce déploiement envoie un signal clair. Après les revers subis au Sahel central, les États-Unis réorientent leur stratégie en Afrique de l’Ouest autour de partenaires qu’ils jugent plus stables. Le Nigeria s’impose ainsi comme un pivot incontournable, capable de contenir l’expansion jihadiste vers les pays côtiers. Pour Washington, l’objectif consiste également à prévenir l’émergence d’un vide sécuritaire que d’autres acteurs, notamment la Russie ou la Chine, pourraient exploiter. Le retour américain au Nigeria s’inscrit ainsi dans une recomposition discrète mais profonde des équilibres militaires sur le continent africain.

La visite à Bamako de Nick Checker, chef du Bureau des affaires africaines du département d’État, le 2 février obéit à cette logique. L’entretien entre l’émissaire de Donald Trump et le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a porté sur la relance de la coopération bilatérale, notamment dans la lutte contre le terrorisme, les enjeux sous-régionaux et la promotion des échanges économiques et commerciaux, dans une logique de partenariat gagnant-gagnant.

À court terme, l’efficacité de cette coopération dépendra de sa capacité à produire des résultats tangibles sur le terrain, tout en respectant la souveraineté nigériane et les droits des civils. À plus long terme, une question demeure : le Nigeria peut-il rester le dernier grand allié sécuritaire des États-Unis en Afrique de l’Ouest sans en payer le prix politique et social ?

Par Aisha UMAR, à Kano

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