Chargement en cours
Publicité

Au Niger, l’uranium déclenche un bras de fer judiciaire avec la France

Les autorités militaires nigériennes poursuivent le groupe français Orano pour atteintes environnementales, déclenchant un bras de fer avec la France autour de la souveraineté et des ressources stratégiques du pays.

Le président du Niger, Abdourahamane Tiani. © Page Facebook du CNSP.

Les autorités militaires du Niger ont franchi un nouveau cap dans leur rupture avec Paris en engageant des poursuites contre le groupe français Orano pour destruction écologique. Le 4 février, le ministre de la Justice, Alio Daouda, a annoncé l’ouverture de procédures judiciaires, accusant le groupe d’avoir provoqué une « catastrophe » après des décennies d’exploitation de l’uranium. Pour structurer cette offensive, la junte a créé un comité national d’experts chargé de documenter les violations imputées à Orano. Ce comité doit rassembler des preuves sur les atteintes à l’environnement, la santé publique et les manquements fiscaux, en vue de saisir les juridictions nigériennes et étrangères, y compris françaises.

« Le Niger a décidé d’initier des procédures judiciaires contre Orano devant les juridictions nationales et étrangères afin d’obtenir condamnation et réparation des préjudices subis. » Alio Daouda a dénoncé des terres « souillées par l’exploitation » et des « déchets toxiques déversés à l’air libre ». En décembre, Niamey annonçait déjà son intention de porter plainte contre le géant français. Selon le ministre, cette initiative répond aux multiples actions engagées par Orano devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), où le groupe revendique une « propriété minière » sur des terrains désormais nationalisés.

Atteintes à l’environnement

Les autorités nigériennes accusent fermement le groupe français Orano d’avoir laissé derrière lui un héritage environnemental grave et dangereux dans le nord du pays, en particulier autour d’Arlit, centre historique de l’exploitation de l’uranium. Lors d’une conférence de presse, le ministre nigérien de la Justice a révélé la découverte d’environ 400 tonneaux de déchets radioactifs, contenant des carottes issues de l’exploitation, abandonnés à même le sol sur un ancien site minier à Madaouela, près d’Arlit ; ces découvertes constituent, selon lui, une « catastrophe environnementale et humanitaire ».

Les analyses gouvernementales ont mesuré des niveaux de radiation oscillant entre 7 et 10 microsieverts par heure, bien au‑dessus de la norme d’environ 0,5 microsievert considérée comme sûre ; les prélèvements ont également mis en évidence la présence de substances potentiellement nocives pour la santé, telles que le bismuth 207 et le chrome X, susceptibles d’occasionner des troubles respiratoires aiguës et d’autres risques sanitaires.

Le gouvernement nigérien accuse Orano de mise en danger de la vie d’autrui, de planification de crimes environnementaux, et de dégradation sévère des sols et des ressources en eau, en violation des normes environnementales nationales et internationales. Il dénonce aussi le refus du groupe d’exécuter des décisions de justice exigeant le nettoyage ou le traitement des millions de tonnes de résidus radioactive laissés à l’air libre…

Une rupture assumée avec la France

Depuis le coup d’État de juillet 2023, les militaires nigériens multiplient les gestes de défiance envers Paris : dénonciation des accords militaires, expulsion des forces françaises, retrait de la CEDEAO et nationalisation de la Somaïr, la principale filiale nigérienne d’Orano. Détenue à 90 % par l’État français, Orano symbolise, pour les nouvelles autorités, la relation asymétrique héritée de la colonisation. L’exploitation de l’uranium, commencée en 1971 après sa découverte en 1957 sous domination française, a nourri un sentiment de dépossession au sein de la population. En engageant ces poursuites, Niamey cherche à transformer ce passif historique en levier politique et juridique, au nom de la souveraineté nationale et de la justice environnementale.

La bataille judiciaire s’accompagne d’un bras de fer économique et sécuritaire sur les stocks d’uranium. Après la nationalisation de la Somaïr, le Niger a annoncé en novembre sa volonté de vendre directement l’uranium sur le marché international. Quelques jours plus tard, Orano a affirmé qu’au moins 1 000 tonnes de yellowcake avaient quitté le site d’Arlit, mais cette cargaison reste bloquée à l’aéroport de Niamey, devenu site ultrasensible après une attaque jihadiste de l’État islamique fin janvier.

Orano estime la valeur de ces stocks à 300 millions d’euros et menace de poursuivre l’État nigérien et « toute personne » tentant de s’en emparer. Le groupe a déjà engagé quatre procédures d’arbitrage international, dont une a interdit au gouvernement nigérien de toucher aux stocks, selon son PDG Claude Imauven.

Recomposition géopolitique

Au-delà du conflit juridique, l’affaire Orano reflète la recomposition rapide des alliances au Sahel. En s’éloignant de la France, le Niger se rapproche de nouveaux partenaires, notamment la Russie, et revendique un contrôle total sur ses ressources stratégiques. En 2023, le Niger a produit 3 527 tonnes d’uranium, soit 6,3 % de la production mondiale. Mais cette richesse a longtemps généré des revenus limités et des frustrations sociales. Pour les autorités, l’enjeu dépasse désormais l’économie : il est politique, en affirmant la souveraineté nationale ; environnemental, en exigeant réparation pour les dommages ; et mémoriel, en réinterrogeant les héritages de l’exploitation minière.

Anciennement Areva, Orano contrôle 90 % de l’entreprise et figure parmi les principaux acteurs mondiaux du cycle du combustible nucléaire. Le groupe extrait, transforme et recycle l’uranium et exploite les mines d’Arlit via la Somaïr, détenue à 63,4 % par Orano et à 36,6 % par l’État nigérien avant 2023. Depuis plus de cinquante ans, le Niger alimente ainsi l’industrie nucléaire française.

Orano conteste régulièrement les accusations d’ONG sur les impacts sanitaires et environnementaux, affirmant respecter les normes internationales. Le contentieux engagé par Niamey pourrait créer un précédent majeur dans la remise en cause juridique du modèle extractif postcolonial.

Par Issoufou Amadou Dan Mallam, à Niamey

Laisser un commentaire