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Soudan : le plan de paix de Trump bouscule l’ONU et rebat les cartes

Le plan de paix de l’administration Trump au Soudan contourne les cadres multilatéraux classiques. Derrière le discours humanitaire, Washington cherche à reprendre la main sur un conflit stratégique, au risque de marginaliser les acteurs africains et d’affaiblir les mécanismes onusiens.

Déplacés ayant fui El-Fasher, dans le camp d’Al-Afad, à Al-Dabba, au nord du Soudan, le 15 novembre 2025. © Ebrahim Hamid / AFP

En annonçant qu’elle soumettra un plan de paix pour le Soudan à la fois au Conseil de sécurité de l’ONU et à un nouvel organe baptisé « Conseil de la paix », l’administration Trump affirme sa volonté de relancer des négociations bloquées. Mais cette initiative vise à redéfinir les règles de la médiation internationale, reprendre le contrôle d’un dossier stratégique et imposer une lecture américaine des crises africaines. Massad Boulos, conseiller principal des États-Unis pour les affaires arabes et africaines, l’a confirmé lors d’un événement consacré au Fonds humanitaire pour le Soudan à l’Institut américain pour la paix (USIP), à Washington. Il a déclaré que Washington comptait obtenir l’accord des deux camps avant de saisir le Conseil de sécurité, puis de présenter le plan au Conseil de la paix dans un délai très court.

Officiellement, l’administration américaine présente ces deux démarches comme « absolument complémentaires ». Selon Massad Boulos, le Conseil de la paix, plus restreint, pourrait créer un élan politique supplémentaire en parallèle des mécanismes onusiens. Il a insisté sur le fait que cette initiative n’affecterait « en aucun cas » le rôle de l’ONU ni celui du Conseil de sécurité.

Mais cette architecture diplomatique parallèle soulève des interrogations. Pourquoi créer un nouvel espace de négociation alors que l’ONU, l’Union africaine et l’IGAD conduisent déjà des efforts de médiation sur le conflit soudanais ? Pour de nombreux observateurs, Washington cherche surtout à s’affranchir de cadres multilatéraux jugés contraignants.

Le précédent de Gaza comme révélateur

Le « Conseil de la paix » ne découle pas du dossier soudanais. Donald Trump l’a initialement conçu pour superviser la reconstruction de Gaza après la guerre entre Israël et le Hamas, un conflit qui a causé la mort de plus de 71 000 Palestiniens et détruit près de 90 % des infrastructures de l’enclave, selon les Nations unies. Dans ce contexte, plusieurs responsables républicains ont vivement critiqué l’ONU. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a déclaré devant le Sénat que le Conseil de la paix ne remplaçait pas les Nations unies, tout en affirmant que l’ONU avait « très peu servi » dans le cas de Gaza.

En transposant ce modèle au Soudan, l’administration Trump expérimente une diplomatie alternative, plus politique que juridique et plus souple que les mécanismes multilatéraux classiques. Cette approche accroît cependant le risque de fragmentation des initiatives internationales et de concurrence entre processus diplomatiques.

Un plan soutenu par le Quad, mais pas par les Africains

Le plan de paix américain bénéficie du soutien explicite du Quad pour le Soudan, qui réunit les États-Unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Massad Boulos a confirmé que ce « plan de paix global » avait reçu l’aval de ce groupe diplomatique, mis en place pour coordonner les efforts visant à mettre fin à la guerre civile. Dans plusieurs communiqués conjoints, le Quad a souligné la nécessité de stabiliser le Soudan afin de sécuriser la région de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, des priorités également mises en avant par le Département d’État américain et les chancelleries du Golfe.

Ces pays partagent des intérêts sécuritaires et géopolitiques convergents : prévention de l’effondrement de l’État soudanais, contrôle des flux migratoires, protection des routes commerciales et limitation de l’influence d’acteurs concurrents, notamment la Russie. L’Égypte, en particulier, considère le Soudan comme un enjeu direct de sécurité nationale, en lien avec sa frontière sud et le bassin du Nil.

En revanche, les acteurs africains restent marginalisés. L’administration Trump n’intègre ni l’Union africaine ni l’IGAD comme piliers du processus, malgré les appels répétés de l’UA, qui rappelle dans ses communiqués que « toute solution durable doit être africaine et inclusive ». Cette mise à l’écart renforce le risque d’un accord fragile, négocié sans véritable appropriation régionale, et expose le plan américain à une contestation durable sur le continent.

Stabilité humanitaire ou contrôle sécuritaire ?

Le plan américain prévoit le retrait des forces armées des grandes villes soudanaises afin de permettre le retour des civils. Massad Boulos a indiqué que l’ONU avait mis en place un mécanisme destiné à encadrer ces retraits et que les parties avaient accepté cette mesure « en principe ». Mais de nombreuses zones d’ombre subsistent. Qui supervisera effectivement les retraits ? Quelles garanties protégeront les civils ? Et comment Washington intégrera-t-il les Forces de soutien rapide (FSR), accusées de graves violations des droits humains, ainsi qu’une armée régulière profondément fragmentée ?

En mettant l’accent sur la stabilisation sécuritaire et en cherchant à mobiliser jusqu’à 1,5 milliard de dollars d’aide humanitaire, l’administration Trump privilégie un objectif immédiat : contenir l’effondrement humanitaire et prévenir une déstabilisation régionale, notamment à l’approche du mois de Ramadan. Cette approche pragmatique risque toutefois d’éclipser les enjeux de justice, de responsabilité et de transition politique.

Reprendre la main sur un conflit oublié

Depuis avril 2023, la guerre entre l’armée soudanaise et les FSR a causé des milliers de morts et déplacé des millions de personnes, plongeant le pays dans l’une des pires crises humanitaires au monde. Malgré cette situation, le conflit est longtemps resté en marge des priorités diplomatiques occidentales. En lançant ce plan de paix et en promouvant un nouvel outil de médiation, l’administration Trump cherche à repositionner les États-Unis comme acteur central, alors que d’autres puissances, dont la Russie et les Émirats arabes unis, ont renforcé leur présence et leur influence sur le terrain. Le plan de paix apparaît ainsi moins comme une initiative humanitaire que comme un levier stratégique destiné à remodeler les équilibres diplomatiques autour du Soudan.

Une question demeure : ce plan peut-il réellement conduire à une paix durable au Soudan ? Sans implication directe des acteurs soudanais, sans ancrage régional solide et sans articulation claire avec les mécanismes africains et onusiens, le risque reste élevé que l’initiative américaine ne produise qu’une accalmie provisoire.

Sous couvert de paix, Washington expérimente un mode d’intervention internationale plus politique, plus centralisé et fortement marqué par la vision trumpienne des relations internationales. Au Soudan, comme ailleurs, une interrogation persiste : une paix imposée de l’extérieur peut-elle tenir sans refonder les équilibres internes à l’origine du conflit ?

Par Omar El-TAYEB ADAM, à Khartoum

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