Chargement en cours
Publicité

Mahamat Idriss Déby, main basse sur le Tchad

À 41 ans, le président tchadien transforme le pays en quasi-monarchie : verrouillage de la Constitution, répression des opposants et contrôle de la citoyenneté. Entre héritage paternel et dérive autoritaire, le pays est sur une corde raide.

Mahamat Idriss Déby, dirige le Tchad d’une main de fer. © Facebook

Fils de militaire, formé au maniement des armes plutôt qu’aux subtilités de la politique, Mahamat Idriss Déby (MIDI) s’est forgé dans les rangs de l’armée avant de se retrouver propulsé à la tête du Tchad. Commandant de la garde présidentielle, surnommé « général Kaka » dans les casernes, il prend le pouvoir en avril 2021, à la mort de son père Idriss Déby Itno, fauché sur le front par les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Officiellement, l’armée choisit de contourner la Constitution et d’installer un Conseil militaire de transition, avec le jeune général à sa tête.

À 37 ans, il promet alors de préserver l’unité nationale et d’assurer un retour rapide à l’ordre civil. Le discours est séduisant : une transition « encadrée, progressive, adaptée aux réalités tchadiennes ». Mais la réalité rattrape vite la promesse. Une partie de l’opposition et de la société civile boycotte les assises nationales, censées jeter les bases d’une nouvelle République, et dénonce un processus verrouillé. À l’issue de ces assises contestées, les autorités prolongent le calendrier et confirment la mainmise militaire.

Deux ans plus tard, en mai 2024, MIDI franchit une étape décisive : il se fait élire président lors d’un scrutin controversé, marqué par des accusations de fraude, une participation en trompe-l’œil et une répression brutale des manifestations. De militaire de carrière devenu chef d’État « civil » par les textes et les urnes contestées, il semble désormais décidé à consolider un pouvoir sans partage.

Une Assemblée sous tension

La scène s’est déroulée à l’Assemblée nationale du Tchad le 15 septembre 2025, dans une atmosphère électrique. Lors d’une session plénière consacrée à la révision de la Constitution, un député du Mouvement patriotique du salut (MPS), parti au pouvoir, a proposé d’introduire la possibilité d’un mandat présidentiel à vie. Cette suggestion a provoqué une onde de choc parmi les parlementaires de l’opposition, notamment ceux du Rassemblement national pour la démocratie au Tchad – le Réveil, qui ont quitté l’hémicycle en signe de protestation. Cette proposition s’inscrit dans un contexte de réformes constitutionnelles majeures.

Le même jour, l’Assemblée a adopté un amendement portant le mandat présidentiel de cinq à sept ans, désormais renouvelable sans limitation. Les députés ont voté le texte à une large majorité : 171 voix pour, une contre, aucune abstention. Bien que ce vote ne constitue qu’une prise en considération, il ouvre la voie à une révision définitive lors d’un Congrès prévu le 13 octobre 2025, nécessitant une majorité des trois cinquièmes. La suggestion d’un mandat à vie, bien que non officielle, illustre une dérive autoritaire inquiétante. Ce geste symbolique teste la réaction de l’opinion publique et prépare les esprits à l’idée d’une présidence sans fin.

Le Parti Tchad uni n’y va pas par quatre chemins. Son secrétaire général, Mberé Ringmbé, écrit : « La Constitution, norme suprême du pays, doit résulter d’un processus légitime, populaire et démocratique, seul garant de la paix et de la stabilité politique au Tchad. » Mais la dérive autoritaire se dessine : le geste symbolique teste l’opinion publique et prépare le terrain pour une présidence sans fin.

Total contrôle

Autre chantier sensible : la révision de l’article 77 de la Constitution. Jusqu’ici, ce texte interdisait au président d’exercer une responsabilité au sein d’un parti politique. Or, le 29 janvier 2025, le Mouvement patriotique du salut (MPS) a désigné Mahamat Idriss Déby président national, l’appareil électoral qui avait porté son père au pouvoir pendant trois décennies. Une décision immédiatement dénoncée par l’opposition comme un « parjure constitutionnel » et une « violation flagrante de la Constitution qu’il est censé défendre », selon les mots du Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP) dirigé par Max Kemkoye. Plutôt que de reculer, le chef de l’État a choisi de faire sauter le verrou.

Début septembre 2025, à l’ouverture de la session parlementaire, le président de l’Assemblée nationale, Ali Kolotou Tchaïmi, a annoncé qu’une révision constitutionnelle allait cibler précisément l’article 77. C’est chose faite depuis le 15 septembre. Officiellement, il s’agit de lever des « incohérences juridiques » et des « zones d’insécurité ». En réalité, le but est clair : régulariser une situation de fait et aligner la Loi fondamentale sur les pratiques de l’exécutif. La manœuvre s’annonce sans grande difficulté. Le Conseil constitutionnel, présidé par Jean-Bernard Padaré, un proche de Déby fils, devrait valider le processus sans obstacle.

En modifiant l’article 77, MIDI ne se contente pas d’assurer son autorité : il entend prouver qu’il peut aller là où son père, Idriss Déby Itno avait reculé, quitte à fracturer un peu plus le fragile pluralisme tchadien. Mais ce verrouillage institutionnel ne suffit pas : il s’accompagne d’une offensive ciblée contre les figures politiques qui contestent son autorité. Et la première victime de cette stratégie est l’un des visages les plus emblématiques de l’opposition récente.

Masra, l’agneau du sacrifice

L’autre signal inquiétant est venu du sort réservé à Succès Masra, opposant d’abord face à Déby père ; ex-Premier ministre de Déby fils et opposant à ce dernier lors de la présidentielle de 2024. Condamné par la justice à 20 ans de prison, il incarne la fermeture croissante de l’espace politique. Succès Masra avait incarné, un temps, l’espoir d’un dialogue entre pouvoir et opposition. Mais rapidement, l’homme s’est heurté aux limites d’un système verrouillé, où la marge de manœuvre d’un Premier ministre restait strictement encadrée par la présidence. Son départ du gouvernement, suivi de critiques publiques acerbes contre la dérive autoritaire du régime, a signé sa rupture avec Mahamat Idriss Déby.

Pour Kelma Manatouma, politologue tchadien, « la mise à l’écart de Succès Masra illustre l’incapacité du régime à tolérer une opposition réformiste et légaliste. Ceux qui tentent d’aménager un compromis à l’intérieur du système finissent rejetés dès qu’ils revendiquent une autonomie réelle. » Même constat pour Roland Marchal, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) à Paris, qui voit dans cette affaire « la confirmation que le pouvoir tchadien repose sur une logique d’élimination plutôt que d’intégration, perpétuant un modèle de gouvernance autoritaire hérité du père ».

Le cas Masra envoie un signal lourd de sens : le pouvoir écarte et punit aujourd’hui ceux qui, malgré leur participation au gouvernement de transition, osent contester sa légitimité. Sa condamnation résonne donc comme un avertissement adressé à toute voix dissidente. Contester MIDI, c’est s’exposer à l’exil, à la prison ou à la mise au ban.

A lire aussi : Au Tchad, Masra condamné, quelles voies de recours ?

MIDI, seul au monde

Autre acte, pas anodin. Le 17 septembre 2025, le président tchadien Mahamat Idriss Déby a signé un décret retirant la nationalité tchadienne à deux activistes établis en France : Chafardine Galmaye Saleh et N’Guebla Makaïla. Les autorités ont justifié cette décision par des accusations d’« intelligences avec des puissances étrangères » et d’« activités incompatibles avec la qualité de citoyen tchadien ». Chafardine Galmaye Saleh est le fondateur du blog TchadOne, une plateforme numérique influente où il publie régulièrement des contenus critiques à l’égard du régime en place. Ses publications dénoncent la gouvernance actuelle et alertent sur des dérives institutionnelles. N’Guebla Makaïla a été ancien conseiller aux droits de l’Homme sous la transition dirigée par MIDI (2021-2023). Après son exil en France, il a intensifié ses critiques contre le régime, notamment en appelant à la démission du gouvernement après la fuite d’images compromettantes impliquant des membres du pouvoir.

Cette mesure exceptionnelle, qui touche des figures actives de la diaspora tchadienne, suscite déjà de vives réactions parmi les organisations de défense des droits humains. Ces dernières dénoncent une tentative d’intimider la dissidence politique et de restreindre la liberté d’expression. Me Adoumadji Alain Moadjidibaye estime que l’on doit apprécier la légalité d’une telle décision à la lumière de l’ordonnance n°33 de 1962 portant Code de la nationalité tchadienne. L’avocat précise que l’administration doit respecter des conditions strictes pour déchoir quelqu’un de sa nationalité. « On ne peut déchoir de la nationalité que les personnes ayant acquis cette nationalité. Les personnes de naissance ne peuvent pas être déchues », a-t-il expliqué.

Le retrait de la nationalité, un acte rare et spectaculaire, transforme la nationalité en un levier de pouvoir, conditionnant la citoyenneté à la soumission ou à l’abstention de critique.

Un système en otage

La suppression de la limite de mandats, permettant ainsi au président de briguer fait encore des vagues dans des salons feutrés de N’Djamena et surtout chez l’élite « instruite » du sud du pays. Cette réforme, bien que présentée comme une simple mise à jour technique, a suscité de vives critiques de l’opposition, qui y voit une dérive autoritaire. Parallèlement, le président Déby a renforcé son emprise sur les institutions en nommant des alliés à des postes clés et en réduisant l’influence de l’opposition. Des figures de l’opposition, comme Succès Masra, ont été emprisonnées ou contraintes à l’exil, réduisant ainsi la contestation politique.

La jeunesse de Mahamat Idriss Déby, âgé de 41 ans, lui confère un atout supplémentaire pour pérenniser son pouvoir. Il a connu une ascension fulgurante dans l’armée, atteignant le grade de général de corps d’armée à seulement 34 ans, ce qui témoigne de sa proximité avec les forces armées – dont il commande. En décembre 2024, il a été élevé au rang de maréchal, un titre honorifique que son père n’avait obtenu qu’après trois décennies de pouvoir. Cette concentration du pouvoir entre les mains de la famille Déby rappelle le modèle dynastique instauré par son père, qui a dirigé le Tchad pendant plus de 30 ans.

Mahamat Idriss Déby met le Tchad sur la voie d’une autocratie assumée, héritée du modèle paternel mais adaptée aux défis contemporains. Le pari est risqué : croire qu’un pays traversé par des crises sociales, sécuritaires et identitaires peut être gouverné par la seule force. À force de vouloir tout contrôler, MIDI risque de transformer le Tchad en une poudrière politique, où la stabilité proclamée ne serait qu’un fragile vernis.

Ebnou Khalzé, à N’Djamena

Laisser un commentaire