Cameroun : le cacao, moteur d’une reprise économique fragile
Profitant de la crise cacaoyère en Côte d’Ivoire et au Ghana, le Cameroun s’impose comme un acteur stratégique sur le marché mondial. Avec des prix records en 2024 et une production en hausse, le pays transforme l’or brun en levier de croissance.

« Comment le cacao peut-il coûter 5 000 F le kilogramme au Cameroun (9 USD), 3 000 F (5 USD) au Ghana et en Côte d’Ivoire, alors qu’on annonce une hausse à peine de 1 500 F ? Une misère ! » s’indignait dans une vidéo devenue virale sur la Toile, l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. Une sortie qui illustre les tensions et paradoxes qui secouent aujourd’hui la filière cacao à l’échelle mondiale. Avec la flambée des cours, le Cameroun, a transformé la contrainte en opportunité. En 2024, l’« or brun » est devenu l’un des moteurs d’une reprise économique modeste mais réelle, avec une croissance du PIB portée à 3,5 % en 2024 contre 3,2 % en 2023, selon la Banque mondiale.
Porté par la vigueur du cacao – une aubaine pour l’économie du Cameroun – le secteur primaire camerounais a connu un véritable coup d’accélérateur en 2024. Selon le rapport des comptes nationaux de 2024, rendu public le 10 septembre 2025 par l’Institut national de la statistique, l’agriculture en général a enregistré une croissance de 5,2 %, contre 1,4 % l’année précédente. Tandis que l’agriculture industrielle et d’exportation a bondi de 9,5 %, confirmant une dynamique de reprise et de consolidation dans les filières majeures de l’économie rurale.
Dans les campagnes, cette performance est perceptible. Selon le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, « la production commercialisée du cacao a franchi pour la première fois le cap des 300 000 tonnes, passant de 266 710 à 309 518 tonnes entre 2023/2024 et 2024/2025, soit une hausse de 13 % », peut-on lire dans un communiqué daté du 6 août 2025, dont Les Faits D’Ici, a obtenu copie. Avec des prix dépassant 9 dollars/kg, les cacaoculteurs camerounais ont engrangé, de sources officielles, environ 1 200 milliards de F (2,1 millions USD) de revenus au cours de la dernière campagne cacaoyère.
La crise qui profite au Cameroun
En 2024, le dynamisme de la filière cacao au Cameroun s’explique aussi par les revers subis par ses voisins ouest-africains, qui assurent près de 70 % de l’offre mondiale. En Côte d’Ivoire, les pertes liées au virus du swollen shoot, au vieillissement des plantations et aux effets du phénomène climatique El Niño ont atteint entre 150 000 et 200 000 tonnes. « Nous pensions que la mauvaise récolte de 2023/2024 était un cas isolé, mais nous constatons que c’est à nouveau le cas cette année », confiait en juin dernier à Reuters un exportateur basé à San Pedro, l’une des principales villes économiques de la Côte d’Ivoire.
Au Ghana, la situation est encore plus critique. La production est tombée à 530 000 tonnes en 2024, son plus bas niveau en vingt ans, contre un million de tonnes en 2021. Cette chute vertigineuse, confirmée par le ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture, Eric Opoku, s’explique par une série de facteurs structurels et climatiques. Les producteurs ont dû composer avec le vieillissement des plantations, les ravages du virus de l’œdème des pousses, qui aurait détruit près de 500 000 hectares, les effets du réchauffement climatique et les dégâts causés par l’orpaillage illégal. Faisant ainsi passer les recettes d’exportation sous la barre des 2 milliards USD, fragilisant davantage une filière déjà sous tension.
Dans un contexte de pénurie mondiale, le Cameroun, quatrième plus grand producteur de cacao au monde, a réussi à se démarquer en améliorant la qualité de l’offre sur le marché international. Parmi les mesures phares, figurent l’interdiction du séchage sur bitume, la mise à disposition d’équipements modernes, la suspension des exportations vers le Nigeria pour endiguer la contrebande, et une réorganisation stratégique de la commercialisation.
Un paradoxe persistant
Malgré des signaux positifs, le redressement économique du Cameroun demeure précaire. La Banque mondiale, dans la quatrième édition de son rapport sur la situation économique du pays, indique qu’en 2024, le revenu par habitant s’est établi à 1 467 USD, à peine supérieur au niveau pré-Covid (1 458 USD) et encore loin du sommet historique de 1986 (1 980 USD). Parallèlement, la pauvreté s’est aggravée, avec notamment 6,9 millions de Camerounais vivant désormais sous le seuil international, contre 6,2 millions en 2021. Cette situation montre que la croissance du pays dépend surtout des exportations. Mais les bénéfices de cette croissance ne profitent pas encore assez aux habitants ni à l’économie locale.
« L’économie camerounaise a fait preuve de résilience face aux chocs extérieurs, mais de multiples faiblesses structurelles, en particulier le manque d’infrastructures, entravent son potentiel, souligne Robert Utz, économiste principal pour le Cameroun à la Banque mondiale et l’un des auteurs du rapport. Il ajoute : « Un programme audacieux de réforme budgétaire est impératif pour combler ces lacunes et stimuler la productivité de l’ensemble de l’économie. »
Le rapport de la Banque mondiale souligne que pour atteindre son objectif de devenir une économie émergente à l’horizon 2035, le Cameroun doit diversifier ses activités au-delà des matières premières. Avec l’un des écosystèmes les plus singuliers d’Afrique, un secteur touristique compétitif pourrait devenir un moteur essentiel de croissance et d’emploi, en tirant parti d’un capital naturel que peu d’autres pays peuvent égaler.
Le cacao sous pression
En août 2025, les cours mondiaux du cacao ont poursuivi leur envolée, selon l’Organisation internationale du cacao (ICCO). À Londres, la tonne est passée de 7 285 à 7 901 USD, soit une hausse de 8 %, tandis qu’à New York, les prix ont grimpé de 8 220 à 8 721 USD, en progression de 6 %. Après une envolée nourrie par les craintes climatiques et la faiblesse des récoltes, le marché du cacao a rapidement perdu de son élan. Les prix ont fléchi sous l’effet d’une demande morose, illustrée par la chute des broyages au deuxième trimestre 2025. En Asie, la baisse atteint 16,3 %, un niveau inédit depuis huit ans, accentuant la pression sur les industriels et les consommateurs finaux déjà fragilisés par la volatilité du secteur.
Pour de nombreux analystes, le cacao représente désormais plus qu’une culture d’exportation : un levier stratégique. « Le Cameroun a une opportunité unique de consolider sa place sur le marché mondial, à condition d’investir dans la transformation locale et de renforcer la résilience climatique de ses plantations », analyse un économiste agricole basé à Yaoundé.
Dans les campagnes camerounaises, la montée des prix du cacao commence à se traduire par une amélioration tangible des revenus paysans. Mais cette embellie, encore fragile, ne suffira pas à elle seule à enclencher un véritable développement durable et inclusif. Pour que l’« or brun » devienne un levier de prospérité partagé, l’État devra investir dans la transformation locale, renforcer la résilience climatique des exploitations et garantir une redistribution équitable des richesses générées. C’est à cette condition que le cacao pourra jouer pleinement son rôle de moteur économique au bénéfice de tous.
Fabrice Poro, à Yaoundé




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