En Centrafrique, comment Toudéra marche sur des œufs
L’élection présidentielle aura lieu en décembre 2025. Entre un processus de paix fragile, une opposition éclatée et des alliés étrangers aux agendas divergents, Faustin-Archange Touadéra avance prudemment vers un troisième mandat incertain.

Le décor politique centrafricain se redessine à la hâte, au rythme d’un président qui avance ses pions sans fausse pudeur. Depuis l’annonce officielle de sa candidature à la présidentielle de décembre 2025, Faustin-Archange Touadéra multiplie les gestes symboliques et les séquences soigneusement scénarisées. Ses discours évoquent l’unité nationale, la réconciliation et la paix, mais en filigrane, chaque prise de parole prépare l’opinion à l’idée d’un troisième mandat. Les cérémonies publiques, à commencer par le 65ᵉ anniversaire de l’indépendance, ont pris des allures de tribunes électorales : banderoles aux couleurs nationales, mise en avant de projets d’infrastructures financés par la Banque mondiale ou l’Union européenne, insistance sur la stabilité retrouvée grâce au soutien des Forces armées centrafricaines et de leurs alliés russes.
Dans le même registre, les opérations de désarmement des groupes rebelles sont présentées comme les preuves tangibles de sa capacité à ramener la paix dans un pays en guerre civile depuis une décennie. Ces images circulent largement sur les médias publics, mais aussi via une communication numérique de plus en plus huilée. Le président Touadéra se met en scène en bâtisseur, inaugurant une route ici, lançant un programme social là, comme pour montrer que l’État reprend pied dans des régions longtemps abandonnées. Le message est clair : il incarne la continuité et la sécurité.
Pourtant, derrière cette rhétorique d’apaisement et cette mise en scène de l’action publique, se dessine une mécanique plus souterraine : celle d’un pouvoir qui verrouille progressivement le jeu électoral. Les contre-pouvoirs sont neutralisés, l’opposition fragmentée, et le terrain institutionnel balisé pour transformer le scrutin en formalité.
Le désarmement, symbole de paix
La grande vitrine du moment reste le processus de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR). Le président en a fait un pilier de son récit politique, un symbole de retour à la paix, mais aussi un outil de séduction à l’égard de ses partenaires internationaux. À Maloum, le désarmement du groupe rebelle de l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) a été salué par l’ONU comme « un pas important sur le chemin de la paix ». Ces cérémonies, soigneusement mises en scène, montrent un chef d’État au centre d’un dispositif de pacification, serrant des mains, entouré de casques bleus et de ministres.
Mais la réalité est plus nuancée. Sur le terrain, le rythme des opérations reste inégal. Certains groupes se plient aux accords, d’autres se contentent de remettre quelques armes obsolètes tout en gardant leur capacité de nuisance. Une chose est sûre : le DDR ouvre « une voie fragile mais possible » vers la stabilité, mais la tentation pour de nombreux combattants de rejoindre d’autres factions reste forte. La démobilisation n’est pas toujours synonyme de réinsertion : sans perspectives économiques, nombre d’ex-combattants risquent de reprendre les armes, alimentant un cycle de violence qui semble sans fin.
Le DDR est aussi une affaire de gros sous. L’Union européenne, la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) y injectent des millions de dollars pour financer la collecte des armes, la formation professionnelle ou encore la réintégration civile des ex-rebelles. Pour Touadéra, c’est une carte de visite : à chaque occasion, il rappelle que sous sa gouvernance, la Centrafrique avance vers la paix, attirant ainsi la reconnaissance et la confiance des bailleurs. La mise en avant du DDR permet aussi de répondre aux critiques internationales sur la militarisation du régime et sur la dépendance à l’égard de Moscou.
Une opposition en panne de stratégie
Face à lui, l’opposition tente d’exister, mais elle avance en ordre dispersé. Le Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC), coalition formée de partis, d’anciens dignitaires et de figures de la société civile, a arraché l’ouverture d’un dialogue politique avec le gouvernement. Mais déjà, les divergences sur le format et l’ordre du jour empoisonnent les discussions. L’idée d’une candidature unique, qui avait enflammé les esprits à la veille du scrutin de 2020, semble aujourd’hui s’éloigner. Les rancunes personnelles, les querelles d’ego et l’absence de plateforme programmatique commune minent les efforts de rapprochement. Certains leaders, comme Anicet-Georges Dologuélé ou Martin Ziguélé, peinent à se remettre de leurs revers successifs.
Le régime joue habilement de ces fractures. D’un côté, il proclame son ouverture au dialogue et invite ses adversaires à la table des discussions. De l’autre, il maintient un contrôle serré sur l’espace politique : manifestations interdites, médias indépendants sous surveillance, arrestations ciblées de militants jugés trop bruyants. Ce double jeu affaiblit davantage une opposition déjà fragilisée par le manque de moyens financiers et de relais à l’international.
À Bangui, les critiques montent. Des médias parlent déjà d’une « grande farce électorale » en préparation, dénonçant un processus verrouillé d’avance. Mais ces alertes peinent à trouver un écho au-delà des cercles militants. L’opinion, elle, oscille entre lassitude et résignation, convaincue que la partie est jouée. Dans ce contexte, Touadéra avance avec une assurance tranquille, sûr de sa capacité à transformer les obstacles en marchepieds.
Le pays sous la coupe russe
Sur le plan géopolitique, l’appui russe est devenu le socle de la survie du régime. Depuis le déploiement des paramilitaires de Wagner, intégrés au dispositif officiel sous l’appellation « Africa Corps », Moscou est le garant sécuritaire de Touadéra. Ces conseillers militaires, chargés de la formation des Forces armées centrafricaines (FACA), assurent aussi la protection rapprochée du chef de l’État et le contrôle de sites stratégiques, notamment miniers. L’influence russe ne se limite plus au champ militaire : elle touche la communication politique, la propagande en ligne, et même la réorganisation de certaines administrations sécuritaires. Ce partenariat est présenté comme un choix de souveraineté par Bangui. Pourtant, l’appui militaire russe se paie par des concessions économiques et minières : diamants, or et bois.
Des contrats de gré à gré, souvent opaques, renforcent l’emprise de sociétés proches du Kremlin. En contrepartie, Moscou garantit au régime une protection diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU, où la Russie bloque régulièrement les résolutions trop contraignantes pour Bangui. Cette relation asymétrique conforte Touadéra, mais réduit la marge de manœuvre d’un pays qui risque de troquer son indépendance contre une tutelle déguisée. Elle contribue aussi à marginaliser la France, autrefois arbitre incontournable en Centrafrique. Paris a perdu la main, après le retrait de ses militaires en 2022.
Dans cette bataille d’influence, les Nations unies tentent de préserver une place. La MINUSCA, encore forte de près de 14 000 Casques bleus, reste un acteur incontournable. Mais ses marges d’action sont limitées par l’omniprésence des forces russes et la méfiance croissante du pouvoir vis-à-vis des initiatives occidentales. Touadéra joue habilement de cette rivalité : se présenter comme partenaire fiable de la Russie pour sécuriser son régime, tout en rappelant aux Européens et aux agences onusiennes qu’il a besoin d’eux pour financer le processus de paix et les élections.
Au nom de la stabilité
La MINUSCA continue de jouer un rôle central mais fragile. Ses quelque 14 000 Casques bleus, déployés depuis 2014, ont pour mandat de sécuriser le territoire, d’appuyer les FACA et d’accompagner le processus de DDR. Mais derrière l’ampleur des chiffres, les limites opérationnelles sautent aux yeux. Le Conseil de sécurité, dans son rapport de juillet 2025, a salué des « progrès tangibles » mais a aussi insisté sur les « fortes vulnérabilités » du dispositif. Concrètement, la mission peine à couvrir l’ensemble du pays : de vastes zones de l’arrière-pays, notamment dans l’Est et le Nord-Est, restent sous l’influence de groupes armés, où l’autorité de l’État est quasi inexistante. La MINUSCA est souvent perçue comme indispensable mais insuffisante.
Cette fragilité interne renforce l’importance du contexte régional. Le Tchad, qui partage une frontière poreuse de plus de 1 500 km avec la Centrafrique, redoute les débordements sécuritaires. Des incursions de groupes armés centrafricains ont déjà été signalées dans les zones frontalières, exacerbant la méfiance de N’Djamena vis-à-vis de Bangui. Le Cameroun, de son côté, s’inquiète des flux migratoires liés aux affrontements et du trafic d’armes qui alimente ses propres zones de tensions le long de sa frontière Est. Dans ce contexte, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale cherche à jouer les médiateurs. Son influence reste limitée, faute de moyens et d’autorité politique sur des États membres eux-mêmes divisés.
Ce lien de dépendance vis-à-vis de l’extérieur devient un argument politique : le président met en avant ses relations avec les partenaires. Touadéra insiste auprès de ses alliés sur la nécessité de prolonger son mandat afin de « ne pas interrompre les efforts de stabilisation en cours ». Une manière de transformer les fragilités structurelles du pays en justification de son maintien au pouvoir.
Une présidentielle à haut risque
Pour l’opposition, la présidentielle de décembre 2025 s’apparente à une confiscation programmée du pouvoir. Elle redoute des scrutins organisés dans des conditions d’inégalité criante, avec une administration électorale verrouillée et un appareil sécuritaire aligné sur le président. Plusieurs voix, comme celles du BRDC, dénoncent un « simulacre de dialogue » et alertent sur le risque d’un processus sans véritable compétition. L’ONU et l’Union européenne savent que le scrutin se jouera moins sur la transparence que sur sa capacité à éviter une nouvelle flambée de violences. Dans un rapport de septembre 2025, la MINUSCA insiste sur « l’impératif de stabilité », une formulation qui en dit long sur les priorités : mieux vaut un scrutin contesté qu’un effondrement du pays. À Bangui, les diplomates admettent en privé que leur marge de manœuvre est étroite.
La dimension régionale complique encore l’équation. Le Tchad, qui partage une longue frontière poreuse avec la Centrafrique, redoute les infiltrations de groupes armés. Le Cameroun s’inquiète des trafics et des flux de réfugiés. Dans ce sens, le 4 septembre, Rameaux-Claude Bireau, ministre de la Défense nationale et de la Reconstruction de l’armée de la République centrafricaine et son homologue camerounais Joseph Beti Assomo, ont signé un accord de défense. La RDC, déjà en proie à ses propres crises, observe avec méfiance les recompositions autour des ressources minières centrafricaines. Quant au Soudan et au Soudan du Sud, leurs instabilités internes pèsent comme une menace diffuse sur toute la région.
La présidentielle de 2025 ne sera pas seulement un scrutin national : elle cristallisera un rapport de force où se jouent l’avenir de la Centrafrique, l’équilibre de l’Afrique centrale et, en filigrane, la rivalité des puissances extérieures sur un territoire qui reste l’un des plus fragiles de la planète.
Gilbert Gombessa, à Bangui




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