Libre circulation en Afrique : entre espoirs et freins historiques
Le Burkina Faso a supprimé le visa payant pour les Africains, rejoignant cinq autres pays du continent. Une avancée symbolique pour l’intégration, mais qui révèle les freins historiques, politiques, économiques et sécuritaires à la libre circulation en Afrique.

Le Burkina Faso a franchi une étape en annonçant le 11 septembre 2025, la suppression du visa payant pour tout Africain souhaitant se rendre sur son territoire. Avec la Gambie, le Bénin, le Ghana, le Kenya et les Seychelles, il est désormais possible pour les citoyens de six pays africains de voyager sans contrainte administrative. Cette initiative, qui s’inscrit dans la logique de l’intégration africaine promue par les pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), ancêtre de l’Union africaine et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), symbolise une avancée encourageante pour rapprocher les peuples du continent. Pourtant, derrière cette mesure symbolique se cache une réalité complexe. Comme le chante Tiken Jah Fakoly dans « Plus rien ne m’étonne » : « Ils ont partagé Africa sans nous consulter, ils s’étonnent que nous soyons désunis ! »
D’après les statistiques du premier Indice d’ouverture sur les visas en Afrique de la Banque africaine de Développement, « l’Afrique demeure largement fermée aux voyageurs africains. En moyenne, les Africains ont besoin d’un visa pour se rendre dans 55 % des autres pays africains, peuvent obtenir un visa à leur arrivée dans seulement 25 % des autres pays et n’ont pas besoin de visa pour se rendre dans à peine 20 % des autres pays du continent. »
Libre circulation africaine
Malgré ces freins, la suppression du visa payant par le Burkina Faso et d’autres pays est un signal fort : la libre circulation est possible et profitable. Elle favorise le tourisme, le commerce et les échanges culturels, et rapproche les peuples africains. Mais pour qu’elle devienne une réalité durable, l’UA et les États devront harmoniser les régimes de visas, investir dans les infrastructures et dépasser les craintes sécuritaires. D’ailleurs, le projet phare de l’Agenda 2063 de l’UA, à savoir « passeport africain et la libre circulation des personnes » vise une Afrique sans visa en supprimant les restrictions à la liberté de circulation, de travail et de résidence des Africains sur leur propre continent. La libre circulation n’est donc pas seulement une question administrative : c’est un enjeu politique, économique et culturel.
L’histoire le montre : les Africains ont toujours circulé et échangé au-delà des frontières. Le Burkina Faso et d’autres pays prennent des mesures récentes qui constituent des pas encourageants vers un continent plus ouvert et intégré. Mais entre héritage colonial, souveraineté nationale, obstacles économiques et bureaucratiques, la route vers une Afrique pleinement libre de circuler reste semée d’embûches. Pourtant, les initiatives actuelles montrent que le rêve d’un continent uni et solidaire reste vivant.
Freins contemporains
« Pourquoi les citoyens de l’Union européenne voyagent partout en Europe, sans visa ? Et pas les citoyens de l’Union africaine en Afrique ? Il y a un problème », s’interrogeait récemment l’entrepreneur ivoirien Stanislas Zézé. En effet, à l’indépendance, les États africains, avec la mainmise des puissances, ont conservé ces frontières et ces pratiques administratives. D’ailleurs partout en Afrique, les colons ont gardé le contrôle de certains aspects stratégiques. Ils ont vanté les visas comme instruments de souveraineté, permettant aux gouvernements de décider qui peut entrer sur leur territoire. Cette volonté de contrôle explique en partie pourquoi les Africains restent fermes sur leurs frontières. « Chaque État protège son territoire et ses ressources pour affirmer son autorité et son indépendance. Même si, historiquement, plusieurs royaumes se partageaient un peuple comme les Mandingues, aujourd’hui les États veulent réguler les flux », explique le chercheur en histoire, Dieudonné Dinba.
Les identités nationales construites autour des frontières postcoloniales renforcent la crainte des migrations incontrôlées, malgré l’histoire commune. « Les obstacles économiques et infrastructurels sont également majeurs. Les billets d’avion intra-africains restent coûteux, les routes transfrontalières souvent mal entretenues, et l’offre hôtelière limitée. Pour beaucoup, voyager d’un pays à l’autre reste un luxe, et cette inégalité économique réduit l’impact réel de la suppression des visas », analyse un économiste.
Héritage colonial
Les paroles de la chanson de Tiken Jah Fakoly rappellent que les frontières actuelles sont le fruit de décisions extérieures au continent. Avant la Conférence de Berlin (1884-1885), les puissances coloniales n’avaient pas encore morcelé l’Afrique en États-nations. Les populations circulaient librement entre royaumes, empires et cités-États pour le commerce, les alliances, les migrations saisonnières ou le pèlerinage. La mobilité était naturelle et régulée par les relations politiques et sociales, et non par des règles administratives strictes.
Tiken Jah Fakoly souligne le déracinement des peuples, titre ses racines dans la dislocation des entités qui offraient un cadre de vie dans la société : « Une partie de l’empire Mandingue se trouva chez les Wolofs, une partie de l’empire Mossi se trouva dans le Ghana… », écrit-il. Ces lignes indiquent que les puissances extérieures ont imposé le morcellement des peuples africains, qui n’était pas naturel. La colonisation a tracé des frontières arbitraires, ignorant les réalités politiques et sociales locales, et a introduit les premiers visas et permis de circulation pour réguler la mobilité, protéger les ressources et percevoir des taxes.
Mahamat Ben Abdel




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