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Le Bénin dont rêve Romuald Wadagni, héritier de Patrice Talon

Le 21 mars 2026, à Cotonou, devant une foule acquise et en présence de sa colistière Mariam Chabi Talata, Romuald Wadagni a levé le voile sur son projet de société. Il a esquissé le Bénin qu’il ambitionne de diriger. Mais derrière cette vision, se dessine surtout une continuité politique construite et assumée par Patrice Talon.

Romuald Wadagni déroule son projet de société le 21 mars 2026 à Cotonou. ©Facebook Romuald Wadagni

Romuald Wadagni a officiellement présenté ce 21 mars, son projet de société pour la présidentielle du 12 avril 2026. À ses côtés, sa colistière et vice-présidente, Mariam Chabi Talata, incarnant une continuité institutionnelle assumée par le pouvoir en place. L’événement, soigneusement orchestré, a rassemblé une foule visiblement acquise à sa cause, dans une mise en scène politique qui rappelle les grandes mobilisations des campagnes maîtrisées. Dès l’entame de son discours, le candidat installe le cadre narratif de sa candidature : « Ce que nous avons accompli ces dix dernières années, beaucoup croyaient que ce n’était pas faisable ». En une phrase, il ancre son projet dans le bilan de son mentor Patrice Talon, tout en cherchant à susciter l’adhésion.

Mais Wadagni, candidat de la majorité présidentielle, ne se contente pas de chiffres. Il introduit une dimension humaine forte à travers une anecdote : « J’ai croisé un jeune homme… son dernier repas remontait à plus de 24 heures ». Ce récit, volontairement simple, sert à rappeler que derrière les indicateurs macroéconomiques, subsistent des réalités sociales dures. Ce double registre – technocratique et empathique – structure toute son entrée en campagne. Il vise à rassurer les élites économiques tout en parlant aux populations. Cette première sortie publique apparaît comme un moment clé : celui où Wadagni tente de se positionner comme le candidat du système, mais aussi comme celui qui comprend ses limites.

Bilan assumé et urgence sociale

Dans la continuité de cette première séquence, Romuald Wadagni construit un récit politique solidement articulé autour du bilan économique. Il rappelle les fondements de l’action engagée depuis 2016 : « Il fallait porter le taux de croissance au-delà de 7 % ». Ce seuil, présenté comme stratégique, devient un marqueur de réussite. « Nous avons franchi ce cap », insiste-t-il, soulignant que cette performance n’est pas conjoncturelle mais le fruit d’une politique économique structurée. Ce discours vise à légitimer sa candidature en tant que principal architecte de cette dynamique. Ancien ministre des Finances, Romuald Wadagni s’inscrit dans une logique de continuité technique et politique.

Cependant, il ne s’enferme pas dans une posture de gestionnaire. En évoquant dans son projet de société, « la réalité de la pauvreté, de l’extrême pauvreté, ce n’est pas loin de nous », il opère un déplacement discursif important. Il reconnaît que la croissance ne suffit pas à elle seule à transformer les conditions de vie. Ce repositionnement lui permet de poser les bases d’un nouveau cap : « Nous sommes désormais prêts à aborder la deuxième étape de notre développement ». Une formulation qui suggère un passage d’une phase de stabilisation économique à une phase de redistribution sociale.

Le candidat de la majorité présidentielle à la présidentielle du 12 avril 2026 tente de résoudre une équation politique délicate : revendiquer un bilan tout en promettant un changement. Il ne rompt pas avec le passé, mais cherche à l’approfondir.

Repenser l’État en six pôles

Pour traduire cette ambition en action, Romuald Wadagni propose une réforme structurante de l’action publique. « L’action publique va désormais s’orienter autour de six pôles de développement régionaux », annonce-t-il, posant ainsi les bases d’une territorialisation du développement. Chaque région – six au total – sera organisée autour de ses propres atouts économiques, mais devra intégrer quatre piliers communs : agriculture, industrie, tourisme et innovation. « Quelle que soit la région, ces facteurs devront être présents », précise-t-il. Cette approche vise à créer des économies régionales dynamiques tout en évitant les déséquilibres structurels.

Mais au-delà de l’architecture institutionnelle, Wadagni insiste sur la méthode. Il prévoit un suivi régulier en Conseil des ministres, où « chaque région sera à l’ordre du jour » de manière périodique. Cette dimension traduit une volonté de contrôle et de pilotage centralisé. Le projet révèle ainsi une vision spécifique de l’État : un État stratège, fortement impliqué, qui organise et supervise le développement territorial. Il ne s’agit pas de décentraliser totalement, mais de mieux coordonner.

Ce modèle hybride reflète l’héritage de la gouvernance de Patrice Talon, fondée sur l’efficacité et la planification. En proposant cette nouvelle géographie du développement, Wadagni cherche à répondre à une critique récurrente : celle d’un développement concentré dans certaines zones. Il tente ainsi de rééquilibrer la croissance, tout en maintenant une forte cohérence nationale.

Transformation économique

Dans cette architecture, la lutte contre la pauvreté constitue le cœur du projet. Romuald Wadagni propose une approche fondée sur la transformation économique plutôt que sur l’assistance directe. Dans le secteur agricole, il avance des objectifs ambitieux : « Nous pouvons passer d’une tonne à plus de cinq tonnes à l’hectare ». Pour y parvenir, il prévoit un accompagnement technique et financier des producteurs. Mais l’innovation réside dans le mécanisme de redistribution : une partie des excédents sera prélevée pour financer la santé et la retraite des agriculteurs.

Ce système vise à contourner les limites des politiques classiques de protection sociale. Wadagni le reconnaît implicitement : « Le paysan qui a le cash en main ne contribue pas pour demain ». Il propose donc un modèle intégré, où la solidarité s’organise directement dans la chaîne de production. Parallèlement, il insiste sur l’industrialisation comme levier d’emploi : « Il faut au moins une industrie dans chaque région ». L’objectif est clair : absorber le chômage des jeunes et structurer une économie plus diversifiée.

Le tourisme et l’innovation complètent cette stratégie, avec l’ambition de faire du Bénin un espace attractif et compétitif. S’il est élu, Wadagni propose une vision systémique : produire davantage, redistribuer intelligemment et créer des opportunités durables. Une approche qui cherche à articuler efficacité économique et justice sociale.

Santé, numérique, innovation…

Au-delà de l’économie, Romuald Wadagni met en avant une transformation profonde de l’État social. « Désormais, on vous soigne d’abord », affirme-t-il, annonçant la suppression du paiement préalable pour les urgences vitales de santé. Cette mesure, hautement symbolique, vise à répondre à une réalité souvent dénoncée : l’accès inégal aux soins. Dans le même esprit, il prévoit la construction d’un Centre hospitalier international à Parakou, sur le modèle de celui de Calavi, afin de corriger les déséquilibres territoriaux dans l’offre de soins. L’objectif est d’ancrer les infrastructures dans une logique d’équité.

Mais le véritable levier de transformation reste le numérique. L’héritier politique de Patrice Talon, Romuald Wadagni, annonce la création d’une plateforme d’inclusion financière permettant d’obtenir un crédit « en 48 heures ». En s’appuyant sur les technologies digitales, il entend simplifier l’accès aux financements et soutenir l’entrepreneuriat. Cette logique s’étend à l’administration. « L’État ne vous demandera plus des documents qu’il vous délivre lui-même », promet-il, illustrant une volonté de modernisation et de simplification.

Romuald Wadagni rêve d’un État plus agile, capable d’utiliser la technologie pour améliorer l’efficacité des services publics. Il ne s’agit pas seulement d’investir, mais de transformer les modes de fonctionnement. Ce projet d’État numérique s’inscrit dans une vision plus large : celle d’un Bénin capable de devenir un acteur de l’économie technologique en Afrique de l’Ouest.

Une élection sous tension

Cependant, cette vision politique s’inscrit dans un contexte électoral controversé. Sous Patrice Talon, les règles du jeu ont été profondément modifiées, réduisant l’espace de compétition politique. Plusieurs figures majeures de l’opposition ont été écartées du processus électoral. L’exclusion de Renaud Agbodjo, considéré comme un adversaire sérieux, a particulièrement marqué les esprits. Les conditions de parrainage et les contraintes administratives ont limité l’accès à la compétition.

Dans ce contexte, seule une opposition affaiblie subsiste, incarnée notamment par Paul Hounkpè. Cette configuration alimente les critiques sur la crédibilité du scrutin. Pour de nombreux observateurs, la présidentielle du 12 avril apparaît déséquilibrée dès le départ. Elle pose une question fondamentale : celle de la capacité du système politique béninois à garantir un pluralisme effectif.

La candidature de Romuald Wadagni s’inscrit dans une dynamique paradoxale. Elle repose sur une vision ambitieuse, mais évolue dans un environnement politique contesté. Entre projet de transformation et débat démocratique, l’élection béninoise cristallise des enjeux qui dépassent largement les frontières du pays.

Par Loïc KÉNYON, à Cotonou

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