Chargement en cours
Publicité

Gabon : l’« Oliguisme », vraie rupture ou nouvel habillage du pouvoir ?

« Ne me raconte pas tes histoires. » Cette réplique, lancée à un responsable de chantier et devenue virale, résume à elle seule le style direct de Brice Clotaire Oligui Nguema. Mais sous ces séquences filmées, qu’il revendique sous le nom d’« Oliguisme », se cache une question : le Gabon change-t-il vraiment de méthode, ou perpétue-t-il, avec un ton différent, les recettes du passé ?

Le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema. ©DR

Les prises de parole du président gabonais sont largement relayées. Lors d’une visite inopinée, en juin 2026, au Mémorial Léon Mba et à la Place Georges Damas Aleka, à Libreville, Brice Clotaire Oligui Nguema interpelle un responsable des travaux : « Tout ce que tu as expliqué là, je t’ai compris. Je t’ai dit que je veux que ce soit fini à l’aube du 17 août. À partir du 16, je viens faire une dernière visite. Ne me raconte pas tes histoires… » Quelques jours plus tôt, c’est le secteur de l’énergie qui avait fait les frais de son franc-parler. « Des ingénieurs qui n’arrivent même pas à brancher dix groupes. Quand on regarde les CV, vous êtes tous des ingénieurs. Ou à moins que ces CV nous trompent. Deux mois, on n’arrive pas à brancher dix groupes ? »

Le même ton est employé lors de la remise d’équipements médicaux à plusieurs établissements hospitaliers. Tout en saluant les investissements consentis, le chef de l’État rappelle que la modernisation des infrastructures doit s’accompagner d’une amélioration de la qualité de l’accueil. « On ne reçoit pas les malades avec la mine attachée », lance-t-il aux personnels de santé. Quelques semaines plus tard, dans un entretien diffusé le 23 juillet 2026 sur trois chaînes de télévision panafricaines, il explicite sa démarche : « Chaque samedi, quand je n’ai rien à faire, je prends deux ou trois de ma sécurité et je vais dormir dans un village. Qu’il y ait l’eau ou pas le courant, je dors avec eux. Je vis ce que les populations vivent. »

Depuis son accession au pouvoir en 2023, à la suite du renversement d’Ali Bongo, Brice Clotaire Oligui Nguema multiplie les descentes sur le terrain, les visites inopinées de chantiers et les interventions publiques. Cette proximité avec les citoyens constitue l’un des principaux piliers de ce qu’il présente désormais comme l’« Oliguisme ».

Le paradoxe d’un pays riche et… pauvre

L’« Oliguisme » — un terme dérivé du patronyme du président gabonais — s’inscrit dans un pays aux contrastes saisissants. Le Gabon demeure l’un des principaux producteurs mondiaux de manganèse et un important exportateur de pétrole. Pourtant, près de 34,6 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté, selon les estimations de la Banque mondiale, tandis que la croissance économique est passée de 3,4 % en 2024 à 2,7 % en 2025. Le Rapport national sur le développement humain 2026 rappelle certes que le Gabon affiche le meilleur indice de développement humain d’Afrique centrale (0,733), mais souligne également que l’emploi des jeunes, l’entrepreneuriat et la transformation économique restent les principaux défis du pays.

Dans ce contexte, Brice Clotaire Oligui Nguema présente sa méthode comme un levier destiné à accélérer l’exécution des projets et à convertir les ressources naturelles en emplois et en richesse. Cette ambition dépasse la seule gestion des chantiers et s’étend à la politique économique du pays. Pour ses partisans, cette approche marque une rupture avec une administration jugée lente et peu performante. Pour ses détracteurs, elle relève davantage d’une mise en scène du pouvoir. Quoi qu’il en soit, elle traduit la volonté d’un président qui entend suivre personnellement l’avancement des grands projets.

De la Françafrique au partenariat « gagnant-gagnant »

Pendant plusieurs décennies, Libreville a été l’un des symboles de la Françafrique. Omar Bongo résumait cette relation privilégiée par une formule restée célèbre : « Le Gabon sans la France, c’est une voiture sans chauffeur ; la France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant. » Aujourd’hui, le discours officiel a changé. Si Brice Clotaire Oligui Nguema revendique une diversification des partenariats, cette orientation n’est toutefois pas entièrement nouvelle.

Dès 2010, Ali Bongo Ondimba, un an après son accession au pouvoir, annonçait déjà la fin des « relations exclusives » avec Paris. « La France a des partenaires, les États africains ont aussi des partenaires, ce ne sont pas des relations exclusives. Cela, ça n’existe plus », déclarait-il quelques jours après la signature de contrats avec des entreprises indiennes et singapouriennes. Le rapprochement avec le Commonwealth, la diversification des investisseurs et le rééquilibrage des relations économiques avaient ainsi été amorcés sous son mandat.

Le 23 juillet, Brice Clotaire Oligui Nguema a détaillé cette stratégie en expliquant que le « Gabon projets » était ouvert à différents partenaires internationaux. « La mine de Bélinga, nous l’avons cédée aux Australiens et aux Chinois ; le port en eau profonde de Kobe-Kobe à une compagnie suisse et française ; la construction du rail de 405 kilomètres aux Chinois ; la réalisation des wagons aux Américains ; et la partie électricité-énergie aux Français. »

Le « Gabon projets » de tous les espoirs…

Pour le président gabonais, cette diversification illustre une stratégie qui ne rompt pas avec les partenaires historiques, mais élargit le cercle des investisseurs selon les secteurs. Il affirme vouloir accélérer cette dynamique tout en mettant fin aux logiques de rente. « Nous avons diversifié notre économie, le pays est en chantier et on dit que c’est un Gabon projets. Il y a beaucoup de projets, des infrastructures qui se réalisent. Nous avons le port en eau profonde de Kobe-Kobe qui est un projet intégré dans l’exploitation de la mine de Bélinga et, dans ce partenariat, nous voulons mettre fin aux rentes, nous voulons aller vers la logique gagnant-gagnant. »

Le chef de l’État cite également comme illustration de cette nouvelle orientation la reprise en main d’une partie de la production pétrolière nationale. « Aujourd’hui, Asala et JOC sont devenus les meilleurs producteurs nationaux devant les anciens partenaires historiques. Le défi actuel, c’est la transformation. Transformer chez nous, c’est créer des emplois et réduire le chômage. Pourquoi ne pas aller vers la transformation ? »

Entre rupture et continuité

Si la communication présidentielle met l’accent sur des résultats rapides, les partenaires financiers rappellent que la réussite du Gabon dépendra aussi de la poursuite des réformes structurelles. Dans sa Note de conjoncture économique 2025, la Banque mondiale estime que « le gouvernement nouvellement élu du Gabon vise une voie de développement plus inclusive et orientée vers la croissance », tout en soulignant qu’il est « impératif de poursuivre des réformes solides pour attirer davantage d’investissements et stimuler la création d’emplois ».

L’« Oliguisme » apparaît ainsi comme une combinaison de continuité et de rupture. Continuité, parce que la diversification des partenaires économiques avait déjà été engagée sous Ali Bongo. Rupture, parce que Brice Clotaire Oligui Nguema imprime un style beaucoup plus direct, fondé sur les descentes inopinées, les interpellations publiques et une exigence permanente de résultats.

La méthode séduit une partie de l’opinion, sensible à l’image d’un président proche des réalités du terrain. Mais son véritable succès ne se mesurera pas aux vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux. Il dépendra surtout de sa capacité à convertir les immenses richesses naturelles du Gabon en croissance inclusive, en emplois durables et en amélioration concrète des conditions de vie des Gabonais.

Par Marcel NDONG MEBALEY, à Libreville

Laisser un commentaire