Au Gabon, la France toujours en terrain conquis ?
En visite au Gabon, les 23 et 24 novembre, le président français Emmanuel Macron, qui a été reçu par son homologue Brice Clotaire Oligui Nguema, a affirmé que la France veut rester « juste à sa place. » Pourtant, les chiffres montrent que Paris garde une influence, mais elle n’est plus seule à structurer le jeu gabonais.

Lorsque l’Airbus présidentiel s’est posé à Libreville, ce 23 novembre 2025, c’est un cérémonial complet qui a accueilli Emmanuel Macron : honneurs militaires, protocole millimétré, foule organisée et présence massive du gouvernement. Pour la première visite d’un chef d’État français depuis la transition politique du 30 août 2023 – qui a porté Brice Clotaire Oligui Nguema au pouvoir – Libreville a déroulé le tapis rouge. Le message était clair : la France est un partenaire privilégié, malgré les discours sur la « refondation » des relations. Et à y regarder de près, chiffres à l’appui, le Gabon reste l’un des terrains où Paris conserve encore une avance stratégique difficile à concurrencer.
Les images de l’accueil, relayées par plusieurs médias gabonais, confirment une mobilisation soigneusement orchestrée. La présidence gabonaise a présenté cette visite comme un signe de « dialogue rénové », un partenariat réaffirmé « d’égal à égal ». Emmanuel Macron a lui-même insisté, dans son allocution disponible sur la chaîne de l’Élysée, sur l’idée d’une France « à sa juste place », formule habile qui répond aux critiques anti-Françafrique tout en rassurant les décideurs gabonais.
La présence d’une importante délégation du premier réseau d’entrepreneurs de France, le MEDEF, composée des grands groupes français opérant au Gabon, rappelle que ce déplacement n’avait rien d’un geste protocolaire : c’était une visite économique, pensée pour consolider des positions déjà dominantes.
Une présence économique
Les données officielles françaises confirment la profondeur de l’emprise économique tricolore. Selon le ministère français des Affaires étrangères, la France représente environ 25 % des parts de marché des importations du Gabon : un quart des biens achetés par Libreville proviennent de l’Hexagone. La fiche pays disponible sur le site de la diplomatie française détaille ces chiffres. Plus encore, 92 entreprises françaises sont installées au Gabon, employant près de 14 000 personnes et générant un chiffre d’affaires cumulé d’environ 3 milliards d’euros. Aucun autre partenaire occidental ne dispose d’un tel réseau.
Les investissements ne sont pas anecdotiques. En mai 2024, le premier Forum économique Gabon–France a débouché sur 739 milliards de francs CFA, soit environ 1,1 milliard d’euros d’engagements en faveur du Gabon. Les secteurs concernés — infrastructures, énergie, agriculture, mines — correspondent exactement aux priorités économiques affichées par la transition gabonaise. Dans le domaine minier, cœur stratégique de l’économie gabonaise, Eramet, via sa filiale Comilog, reste le géant de la filière manganèse. Au moment où Libreville impose la transformation locale du minerai d’ici 2029, l’entreprise française est directement concernée.
Sur le pétrole, TotalEnergies, Perenco et Maurel & Prom restent incontournables, même face à une concurrence chinoise plus agressive. Quant aux infrastructures, un prêt de 173 millions d’euros accordé à l’État gabonais pour la modernisation du Transgabonais inscrit encore davantage Paris dans la colonne vertébrale du pays. En termes d’exportations, 310 millions d’euros de biens gabonais — hydrocarbures, bois, minerais — ont été expédiés vers la France en 2022. Le lien commercial est dense, ancien et surtout asymétrique : la France exporte davantage qu’elle n’importe.
Une coopération enracinée
Si la France n’affiche plus la même posture qu’au temps où Paris dictait l’agenda politique d’une partie de l’Afrique centrale, son influence au Gabon reste solidement enchâssée dans des mécanismes institutionnels qui façonnent le pays en profondeur. Premier pilier : l’Agence française de développement. Discrète, mais incontournable, elle a engagé 112,5 millions d’euros de financements sur la période 2022–2024 pour accompagner les politiques publiques gabonaises — éducation, gestion forestière, eau, climat, gouvernance. Une somme modeste à l’échelle mondiale, mais déterminante dans un pays où les marges budgétaires restent étroites.
Deuxième pilier : la formation des élites. Chaque année, plus de 4 200 étudiants gabonais poursuivent leurs études en France, un chiffre considérable pour un pays d’à peine 2,3 millions d’habitants. Ce flux constant crée un capital humain francophile, souvent destiné à occuper des postes clés dans l’administration, les télécoms, la santé ou la finance. Les retombées politiques sont implicites, mais réelles : Paris continue de parler aux décideurs à travers les trajectoires éducatives qu’il a contribué à façonner.
Troisième pilier : la coopération scientifique et sanitaire, illustrée par le soutien historique au Centre international de recherches médicales de Franceville (CIRMF). Ce laboratoire de pointe, essentiel pour la surveillance des maladies émergentes dans toute l’Afrique centrale, ne pourrait fonctionner sans le soutien financier et logistique français.
Une longue histoire politique
Depuis Léon M’ba, premier président façonné par l’appui direct de Paris, jusqu’à Omar Bongo Ondimba, dont les relations privilégiées avec les présidents français successifs ont durablement inscrit Libreville dans le cœur de la « Françafrique », le lien est ancien, intime et structuré. Les confidences de Robert Bourgi — figure centrale des réseaux politico-financiers entre l’Élysée et l’Afrique — décrivent un Gabon pivot, un territoire où se négociaient influences, fidélités et équilibres diplomatiques. Ali Bongo (2009-2023) et Brice Clotaire Oligui Nguema n’ont fait que perpétuer la relation, mais en ouvrant le Gabon à d’autres partenaires.
Dans les récits de l’avocat Bourgi, les valises, les arbitrages nocturnes et les promesses tacites dessinent une relation où chacun trouvait son compte : stabilité politique pour Libreville, continuité stratégique pour Paris. Plus de soixante ans plus tard, le vocabulaire a changé, mais l’architecture demeure. Emmanuel Macron lui-même, pourtant engagé dans une rhétorique de rupture depuis 2017, a reconnu lors de son discours à Libreville qu’il ne s’agit pas d’effacer le passé mais de « remettre la relation à sa juste place ». Une nuance lourde de sens qui montre que Paris n’entend pas sortir du jeu, seulement redéfinir ses outils d’influence.
Derrière l’habillage diplomatique, une réalité s’impose : la continuité est simplement devenue plus lisible, plus assumée. Libreville proclame sa souveraineté retrouvée après le coup de force de 2023, Paris parle partenariat et co-construction, mais les intérêts convergent toujours — qu’il s’agisse de climat, d’investissements miniers, d’infrastructures ou de stabilité régionale. Au Gabon, l’ancienne alliance n’a pas disparu : elle s’est modernisée, sans jamais perdre son centre de gravité
Nouveaux pôles
Pourtant, malgré la chaleur de l’accueil et la rhétorique du « renouveau partenarial », la France ne peut plus considérer le Gabon comme un espace d’influence sans rivaux. Le paysage s’est transformé. D’abord, la Chine domine désormais le cœur minier du pays : elle absorbe l’essentiel du manganèse gabonais, ressource stratégique dont le Gabon est l’un des premiers producteurs mondiaux. Pékin investit, construit, équipe et avance ses intérêts avec une constance méthodique qui bouscule les équilibres anciens. En parallèle, les investissements directs français se révèlent plus erratiques. Les statistiques de la Banque de France montrent des flux parfois négatifs selon les années, signe que l’élan économique hexagonal n’est plus systématique.
À cela s’ajoute la volonté affirmée de Libreville de diversifier ses partenaires. Le pouvoir encourage la transformation locale du bois, l’industrialisation du secteur minier, les partenariats énergétiques et l’ouverture vers de nouveaux pôles : Turquie, Maroc, Inde, Émirats, voire Royaume-Uni. Le Gabon cherche à remodeler son économie pour réduire sa dépendance historique, sans pour autant rompre avec Paris. Mais aucune de ces puissances, même les plus ambitieuses, ne rivalise avec la profondeur cumulative de la présence française : économiques, institutionnelles, culturelles, sécuritaires et politiques, les strates d’influence s’imbriquent comme nulle part ailleurs en Afrique centrale. La concurrence existe, certes. Mais elle ne dissout pas un écosystème franco-gabonais façonné sur plus de six décennies et toujours remarquablement résilient.
Par Marcel Ndong Mebaley, à Libreville




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