Guinée-Bissau : 50 ans de coups d’État et d’instabilité politique
Pays d’Afrique de l’Ouest, la Guinée-Bissau connaît une instabilité politique chronique. Depuis son accession à l’indépendance en 1974, le pays a déjà vu défiler seize dirigeants. Le coup d’État du 26 novembre 2025, survenu à la veille de la proclamation des résultats des élections générales, ne fait qu’allonger cette liste.

Les scènes observées à la mi-journée du 26 novembre n’ont pas surpris les observateurs avertis. En s’emparant des centres du pouvoir, en arrêtant le président Umaro Sissoco Embaló et en suspendant le processus électoral, les militaires bissau-guinéens ont actionné, une fois encore, un mécanisme devenu presque structurel. Dans ce pays où l’armée demeure l’arbitre ultime de la vie politique, ce nouveau coup de force intervient dans un contexte tendu, marqué par un double scrutin dont les résultats tardaient, comme si les urnes annonçaient l’ouverture d’une nouvelle confrontation. La fermeture des frontières et l’instauration d’un commandement militaire provisoire témoignent de la volonté des putschistes de verrouiller l’appareil d’État dans un environnement régional saturé de transitions militaires.
Pour comprendre ce qui se joue à Bissau, il faut revenir aux fondements de la structure politique du pays. Héritière d’une lutte d’indépendance militaire menée par le PAIGC, la Guinée-Bissau n’a jamais réussi à civiliser son système de gouvernance. Selon plusieurs études, le pays avance depuis 1974 dans un état de fragilité durable, avec des institutions qui existent sans réellement fonctionner et des élites politiques incapables de s’émanciper de l’influence militaire. Les chercheurs rappellent qu’en un demi-siècle, le pays a connu plus d’une trentaine de gouvernements, seize chefs d’État, plusieurs dissolutions parlementaires et une guerre civile. La dynamique d’instabilité structurelle façonne l’histoire politique de la Guinée-Bissau : rien n’y relève de l’accident.
16 chefs d’État en 50 ans
João Bernardo « Nino » Vieira a ouvert un cycle politique jamais déconstruit en renversant Luís Cabral lors du premier coup d’État de 1980. En 1998, une tentative de putsch dégénère en guerre civile, révélant les rivalités internes à l’armée et l’absence de commandement unifié. En 2003, l’armée renverse une nouvelle fois un président civil, Kumba Lalá, invoquant son incapacité à gouverner. Puis en 2012, en pleine élection présidentielle, un autre coup d’État balaye une tentative de transition démocratique. À chaque fois, la même mécanique se répète : crise institutionnelle, polarisation politique, intervention militaire, transition provisoire et fragilisation accrue de l’État. Le putsch de 2025 s’inscrit dans ce schéma immuable. En cinquante ans, la Guinée-Bissau a connu seize chefs d’État.
« Les institutions cessent de fonctionner comme de véritables cadres de gouvernance et deviennent des instruments de survie politique : chaque acteur use du système à son avantage, dans un environnement où la force peut à tout moment suspendre les règles », analyse le chercheur Babiro Duro Djassi. Et de préciser : « L’instabilité n’est pas un dysfonctionnement, mais la nature même du système. Les élites civiles, fragmentées, jouent un jeu court, tandis que l’armée, forte de son héritage historique, conserve un pouvoir d’intervention permanent. »
Clivages ethniques et économie informelle
La dimension sécuritaire reste centrale. Le rapport de l’International Crisis Group, Guinée-Bissau : besoin d’État, décrit un appareil sécuritaire imbriqué dans des réseaux de corruption et parfois de trafics. Dans un pays traversé par des circuits informels puissants, notamment liés au transit de drogue vers l’Europe, contrôler l’État revient à contrôler les rentes – même limitées – qui assurent la survie de clans politiques et de factions militaires. Les putschs alimentent cette économie grise autant qu’ils en dépendent. Les clivages ethniques, générationnels et d’intérêts qui traversent l’armée empêchent celle-ci de former un bloc homogène et rendent chaque crise politique potentiellement explosive.
L’Institut d’études de sécurité (ISS) avertissait d’ailleurs que les conditions d’un nouveau coup d’État restaient réunies : absence de réformes profondes des forces armées depuis 2012, rivalités entre commandants, tensions récurrentes entre exécutif et législatif, fragilité économique et dépendance à des rentes opaques. Le scrutin de novembre 2025, déjà contesté durant le dépouillement, n’a probablement fait qu’accélérer un processus enclenché depuis longtemps. Comme le souligne la littérature sur les transitions politiques en Afrique de l’Ouest, les élections ne stabilisent pas un pays lorsque les institutions manquent de légitimité : elles deviennent au contraire des moments de bascule où chaque force tente d’imposer son rapport de force.
Un cycle qui se répète
Ce nouveau coup d’État s’inscrit dans un contexte régional marqué par une multiplication des putschs, de Bamako à Niamey. Le politologue Achille Mbembe décrit comment, dans certaines zones sahéliennes et ouest-africaines, une « écologie politique liberticide » enferme les sociétés civiles entre insécurité, désillusion politique et montée des discours militaristes. La Guinée-Bissau, pourtant en marge de la zone sahélienne, n’échappe pas à cet effet de contagion symbolique, qui redonne aux juntes une forme de légitimité aux yeux de populations exaspérées par l’instabilité et la pauvreté.
Avec le putsch de 2025, la Guinée-Bissau renoue avec une constance tragique : un État qui proclame son indépendance sans exercer pleinement sa souveraineté, un pouvoir civil qui gouverne sans parvenir à s’imposer, et une armée qui s’érige en arbitre parce qu’aucun contrôle démocratique réel ne l’a jamais contenue. Les travaux académiques comme les rapports internationaux convergent : tant que les institutions resteront faibles, la classe politique divisée et l’économie dépendante des réseaux informels, la probabilité d’un coup d’État demeurera élevée. En 2025, l’histoire ne se répète pas vraiment : elle poursuit son cours, implacable.




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