Comprendre l’accord de 2,2 milliards de dollars entre le Sénégal et le FMI
Après près de deux ans de tractations tendues, marquées par un grave scandale de données budgétaires falsifiées, le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI) ont annoncé, ce mardi 1er septembre 2026, être parvenus à un accord technique ouvrant la voie à un nouveau programme de soutien financier. L’ancien Premier ministre, Ousmane Sonko exige la publication des engagements de Dakar.

Le communiqué que le département de la communication du FMI a diffusé le 1er septembre 2026 ne laisse planer aucune ambiguïté sur la nature de l’étape franchie : il s’agit d’un « accord au niveau des services », préalable indispensable mais non suffisant à tout déblocage de fonds. Le texte précise que les services du Fonds et les autorités sénégalaises « sont parvenus à un accord au niveau des services sur les principales politiques économiques qui pourraient sous-tendre un nouvel accord au titre de la facilité élargie de crédit (FEC) », tout en rappelant que « cet accord demeure soumis à l’approbation du conseil d’administration du FMI ».
Le montant que les deux parties ont retenu — environ 2,2 milliards de dollars, soit près de 1 243 milliards de francs CFA selon les chiffres que Dakar avance — doit encore franchir l’étape du conseil d’administration du FMI avant que celui-ci ne le décaisse. Ce round d’accord, resté en suspens depuis la découverte d’irrégularités massives dans la comptabilité publique sénégalaise, se double d’un ambitieux plan national de traitement de la dette, que les autorités présentent comme une alternative à une restructuration classique.
Un accord technique, pas encore un décaissement
Cheffe de la mission du FMI à Dakar au Sénégal du 19 août au 1er septembre 2026, Mercedes Vera Martin a précisé l’architecture financière envisagée : un programme de 36 mois au titre de la FEC, pour un montant équivalant à 475 % de la quote-part du Sénégal auprès de l’institution — un niveau d’engagement qui traduit l’ampleur des besoins de financement que les deux parties ont identifiés après l’onde de choc qu’a provoquée l’affaire de mauvais rapportage statistique.
Le communiqué insiste également sur les conditions suspensives qui subsistent avant tout passage devant le conseil d’administration. Il souligne que l’accord « nécessite par ailleurs la mise en œuvre de mesures correctrices résolues à l’appui de la demande de dérogation présentée par les autorités dans le cadre du cas de communication d’informations erronées » et qu’il « requiert également la réception des assurances de financement nécessaires de la part des partenaires du Sénégal ». Autrement dit, tant que Dakar n’aura pas complètement purgé le contentieux lié aux données falsifiées et sécurisé le concours de ses autres bailleurs — Banque mondiale, Banque africaine de développement et partenaires bilatéraux —, le programme ne pourra pas formellement démarrer.
Sur le plan macroéconomique, le FMI dresse un tableau contrasté mais globalement positif : une croissance de 6,7 % en 2025, que la première année pleine de production pétrolière a portée, un recul de l’inflation à 1,4 %, mais une activité hors hydrocarbures qui a nettement ralenti avant de rebondir à 4,7 % en glissement annuel au premier trimestre 2026. Le Fonds relève surtout que les autorités « ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de la dette afin de rétablir sa viabilité ». Le chantier de restructuration/traitement de la dette qui a dominé la conférence de presse des autorités le même jour à Dakar.
Comment le Sénégal est arrivé à cet accord
Face à la presse, le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, a retracé un parcours de près de deux années de travail technique. Il a détaillé une négociation menée en deux temps distincts. La première phase, dit-il, a consisté à « stabiliser la situation des données » et à « apporter les mesures correctrices » nécessaires après le constat, par un audit des finances publiques couvrant la période de janvier 2019 à mars 2024, d’un manquement dans la communication d’informations au FMI.
L’épisode que les services du Fonds désignent pudiquement comme un « cas de communication d’informations erronées » et que les journalistes présents ont qualifié, dans leurs questions, d’affaire de « dette cachée ». Selon le ministre, ce travail de remise à plat des données macro-financières et budgétaires s’est étalé « du 12 février 2025 à fin octobre 2025 », par le biais d’« allers-retours avec le FMI ».
Cette clarification comptable était un préalable absolu : tant que les deux parties ne l’avaient pas actée, a expliqué le ministre, « le conseil d’administration du FMI, qui doit se pencher sur le mis-rapportage et accorder [la dérogation], ne peut pas se réunir ». Une fois que le Sénégal et le FMI ont bouclé cette première étape, la seconde, plus classique, est venue : celle de la négociation d’un nouveau programme proprement dit.
Le ministre Cheikh Diba a rappelé qu’« un pays qui a une dette à hauteur de 119 %, alors que la norme communautaire est de 70 %, [cela] va constituer une condition préalable de discussion pour assurer et garantir aux partenaires la viabilité de cette dette ». Il a salué la rigueur des interlocuteurs du Fonds, expliquant qu’il avait mené ce travail « avec sérieux, rigueur et responsabilité vis-à-vis des techniciens du FMI, qui ne sont pas des enfants de chœur ».
Une dette « cachée » et un déficit qui a explosé
Cet accord ne peut se comprendre sans revenir sur la crise de confiance qui l’a précédé. Depuis 2024, le Sénégal est englué dans une affaire de sous-déclaration de sa dette publique et de son déficit budgétaire, qu’a révélée un audit des finances publiques portant sur la période janvier 2019 – mars 2024. Selon les chiffres que le ministre lui-même a cités lors de la conférence de presse, la dette de l’administration centrale atteignait, fin 2024, 119 % du PIB — un niveau largement supérieur au plafond de 70 % que fixe la norme communautaire de l’UEMOA — et le déficit budgétaire avait culminé à 13,4 % du PIB en 2024, avant qu’un plan de redressement économique et social ne le ramène à 6,7 % en 2025.
C’est ce passif de données erronées qui explique la double nature de la négociation évoquée plus haut : d’un côté, le règlement du contentieux statistique, assorti d’une demande de dérogation auprès du conseil d’administration du FMI ; de l’autre, la construction d’un nouveau programme de soutien censé tirer les leçons de cet épisode.
Le FMI ne dit pas autre chose lorsqu’il indique que « les services saluent la poursuite de l’engagement des autorités et leur détermination à remédier aux vulnérabilités mises en évidence par le cas passé de communication d’informations erronées », tout en avertissant que « des actions résolues supplémentaires seront essentielles pour résoudre ces problèmes de déclaration erronée et renforcer les garde-fous afin d’éviter que des situations similaires ne se reproduisent à l’avenir ».
Le poids de cette dette pèse directement sur le budget de l’État. C’est précisément pour desserrer cet étau budgétaire que le gouvernement sénégalais a conçu, en parallèle du programme FMI, son propre Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS).
Restructuration ou pas ?
C’est sans doute le point le plus disputé de la conférence de presse. Alors que le gouvernement de Dakar a longtemps exclu le mot « restructuration », plusieurs journalistes ont interrogé le ministre sur la nature réelle du PTDS et sur son lien de conditionnalité avec le prêt du FMI. Quand ils l’ont interrogé sur le fait de savoir si ce plan « ça veut dire restructurer votre dette » et s’il constituait « une condition sine qua non pour obtenir un nouveau prêt du Fonds monétaire international », Cheikh Diba a longuement botté en touche sur le terme, tout en validant l’objectif.
Sur le fond, pourtant, le ministre a lui-même reconnu la proximité des deux démarches : « En réalité, le plan de traitement de la dette du Sénégal a le même objectif que la restructuration. C’est comment donner plus de marges de manœuvre au pays. » Cheikh Diba a par ailleurs exclu tout défaut ou suspension de paiement : « Il n’est pas envisagé d’arrêter un quelconque paiement. Nous allons faire face à nos échéances qui arrivent », tout en confirmant que le gouvernement avait engagé des discussions avec les créanciers et les investisseurs.
Le ministre a également écarté l’hypothèse d’un « ajustement structurel ». « Ce qui est risqué avec la réduction des dépenses, c’est que la baisse des dépenses impacte l’investissement productif et la croissance économique. Et dans le cas d’espèce, nous ne sommes pas dans cette situation », a expliqué M. Diba. Sur les objectifs concrets du PTDS, le ministre a cité trois priorités : « restaurer la viabilité de la dette du Sénégal », « dégager des marges de manœuvre budgétaires » et « préserver les capacités de financement de l’État et soutenir la relance économique ».
À quoi vont servir les 2,2 milliards de dollars ?
Quand on l’a interrogé sur le calendrier et la méthode, le ministre sénégalais des Finances a promis une mise en œuvre « ordonnée, responsable et transparente », avec une première réunion d’information à venir dans les prochaines semaines pour présenter le cadre macroéconomique et le calendrier détaillé du plan. Sur la destination des fonds, le ministre a apporté une réponse nuancée à une question que plusieurs médias, dont la télévision publique sénégalaise RTS, lui ont posée : les ressources du programme ne financeront ni exclusivement le budget, ni exclusivement le remboursement de la dette, mais viendront « abonder un besoin de financement » global de l’État.
Cheikh Diba a insisté sur le caractère avantageux de ce financement : « le financement du fonds monétaire présente en tout cas cet avantage d’être à un coût très faible, mais aussi avec des maturités souvent qui sont très élevées », contrairement à certains instruments de marché plus coûteux et à échéance plus courte que ce financement pourrait contribuer à refinancer.
Le gouvernement présente par ailleurs ce paquet financier comme un effet de levier vis-à-vis d’autres bailleurs : la Banque mondiale a déjà annoncé une enveloppe de 340 milliards de francs CFA, à laquelle devraient s’ajouter des concours de la Banque africaine de développement, d’Assurance pour le Développement du commerce et de l’investissement en Afrique (ATIDI) et des marchés financiers régionaux de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA).
Des retombées sociales chiffrées
Au-delà des équilibres macroéconomiques, le ministre a cherché à traduire l’accord en bénéfices concrets pour la population, dans un pays où le sujet de la dette reste politiquement sensible. Il a annoncé un doublement du nombre de ménages bénéficiaires des bourses de sécurité familiale, de 500 000 actuellement à plus d’un million à partir de 2027, l’enveloppe correspondante passant de 70 à 140 milliards de francs CFA. Dans le secteur de la santé, la prise en charge annuelle au titre de la couverture maladie universelle doit passer d’environ 30,3 à 40,3 milliards de francs CFA.
Le gouvernement a également promis d’accélérer l’apurement de sa dette envers les entreprises privées, avec une enveloppe de 300 milliards de francs CFA qu’il consacrera d’ici la fin de l’année au règlement des créances dues aux fournisseurs de l’État — une mesure censée « réinjecter directement des ressources dans le circuit économique » et soulager la trésorerie du secteur privé.
Sur le volet énergétique, que le gouvernement présente comme l’un des trois piliers de la nouvelle trajectoire budgétaire aux côtés de la rationalisation de l’action publique et du traitement de la dette, le ministre a défendu une réforme ciblée des subventions, en avançant un chiffre qu’il a répété à dessein : « 65 % de la subvention [à l’énergie] est allouée aux 20 % des consommateurs les plus aisés » — une situation qu’il juge « socialement inéquitable » et « difficilement soutenable » pour les finances publiques, l’objectif affiché étant une baisse du coût de l’énergie pouvant atteindre 30 % à terme.
Sonko exige la publication des engagements
L’accord annoncé entre le FMI et le Sénégal ne suffit pas à éteindre la controverse. Leader du Pastef, parti majoritaire au Parlement, Ousmane Sonko veut désormais voir les engagements pris par Dakar noir sur blanc. L’ancien Premier ministre et actuel président de l’Assemblée nationale demande au gouvernement de publier le contenu du mémorandum négocié avec le Fonds. Dans une déclaration publiée après les annonces du FMI et des autorités sénégalaises, Sonko rappelle que l’accord reste technique et ne deviendra définitif qu’après son approbation par le conseil d’administration du Fonds.
Mais c’est surtout le contenu des engagements qui préoccupe Sonko. Selon lui, les annonces officielles ne permettent pas encore aux Sénégalais d’en mesurer les conséquences. Il demande notamment : « Quels sont les engagements du Sénégal sur le “traitement de sa dette” ? » Une transparence qu’il juge indispensable, les décisions prises aujourd’hui étant appelées à peser sur les finances publiques demain. « Autant d’engagements qui interpellent tous les Sénégalais, au nom desquels ils sont pris et qui en supporteront seuls le poids actuel et futur », estime-t-il.
Sonko demande donc la publication du mémorandum de politiques économiques et financières ou, à défaut, sa transmission à l’Assemblée nationale. « Je demande au gouvernement du Sénégal : de publier ce mémorandum pour une information correcte et pour qu’un débat sain soit ouvert sur les engagements du Sénégal ; à défaut, de le transmettre à l’Assemblée nationale, représentation populaire », écrit-il. Il prévient enfin que le débat se déplacera au Parlement, notamment lors de l’examen des prochains textes budgétaires : « Et le débat aura lieu ! »
Et maintenant ?
L’accord que le FMI et le Sénégal ont annoncé ce 1er septembre demeure, à ce stade, un accord « au niveau des services » — la terminologie que le FMI consacre pour désigner un consensus technique entre une mission et un gouvernement, avant tout examen par les instances dirigeantes du Fonds. Deux conditions restent à remplir avant que le gouvernement ne le soumette au conseil d’administration : la mise en œuvre effective des mesures correctrices liées au dossier de mauvais rapportage statistique, et l’obtention d’assurances de financement de la part des partenaires extérieurs du Sénégal.
Le gouvernement doit par ailleurs préciser, dans les prochaines semaines, les modalités concrètes de son plan de traitement de la dette, dont l’ambiguïté assumée — entre discours de rupture avec la « restructuration » et objectifs que le gouvernement revendique comme identiques à ceux d’une restructuration — continuera vraisemblablement d’alimenter les interrogations des créanciers internationaux et des agences de notation dans les mois à venir.
À cela s’ajoute désormais la demande de transparence que porte Ousmane Sonko : la publication, ou non, du mémorandum de politiques économiques et financières pourrait bien devenir, dans les prochaines semaines, un enjeu politique aussi disputé que l’accord technique lui-même.
Par Pape MADIAKHATE, à Dakar




Laisser un commentaire