Au Cameroun, un boulevard pour Biya face à une opposition éclatée ?
A deux semaines de la présidentielle du 12 octobre 2025, Paul Biya apparaît comme le grand favori. À 92 ans, le chef de l’État profite de la division de ses adversaires : une opposition éclatée, incapable de s’unir, qui lui ouvre un boulevard vers un huitième mandat.

Une date : le 12 octobre. Douze candidats entrent officiellement en campagne pour briguer le fauteuil présidentiel au Cameroun. Durant quinze jours, ils vont parcourir le pays pour tenter de convaincre quelque huit millions d’électeurs inscrits par Elections Cameroon (Elecam), l’organe chargé de l’organisation des scrutins. Depuis la publication, le 4 août dernier, de la liste définitive des candidatures par le Conseil constitutionnel, chaque camp s’emploie à mobiliser et séduire les indécis.
Grande curiosité : Paul Biya. À 92 ans, dont 43 passés au pouvoir, le président sortant et candidat à un huitième mandat sous les couleurs du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), se trouve hors du pays. Le 21 septembre, un bref communiqué de la présidence annonçait qu’il effectuait un « court séjour privé en Europe ». Depuis plus de quatre décennies, il multiplie les séjours en Suisse.
Ses partisans promettent un retour imminent. Attendu à Douala, pour les 150 ans du Port autonome, c’est le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, qui l’a représenté. Sur le terrain, le RDPC s’active pour assurer sa réélection. Ses pages sur les réseaux sociaux diffusent des messages en faveur du « candidat de l’espérance ». De sources crédibles l’annoncent à Maroua pour un meeting. En 2018 déjà, à 85 ans, Paul Biya n’avait consenti qu’un seul déplacement, toujours dans la capitale de l’Extrême-Nord.
Certains analystes estiment qu’une coalition de l’opposition pourrait le défaire. Mais, comme en 2018, les onze challengers n’ont pas réussi à s’entendre sur un candidat consensuel.
Pas de consensus…
Ces derniers jours, de nombreux Camerounais y ont cru. Mais l’espoir d’une alliance de dernière minute entre deux anciens ministres, Bello Bouba Maïgari, candidat de l’Union pour la démocratie et le progrès (UNDP) et Issa Tchiroma Bakary, candidat du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), avec le soutien de Maurice Kamto, s’est évanoui. Originaires de la Bénoué et de la communauté peule, les deux septuagénaires au parcours similaire nourrissent depuis plus de trente ans une rivalité tenace.
Maurice Kamto, arrivé deuxième en 2018, ne pouvait pas cette année se présenter sous la bannière du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), son parti, juridiquement disqualifié. Il s’est alors tourné vers le Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (MANIDEM), qui avait investi sa candidature. Mais celle-ci a été rejetée, le même parti ayant également parrainé un autre prétendant, Dieudonné Yebga.
La veille de l’ouverture de campagne, Kamto et l’Alliance politique pour le changement (APC), qui le soutenait, ont annoncé qu’aucune consigne de vote ne serait donnée. Dans une vidéo publiée sur sa chaîne Youtube, l’opposant a tranché : « Nous sommes parvenus à la conclusion qu’il convient de laisser à chaque électeur la responsabilité pleine et entière de voter librement, en son âme et conscience, pour le candidat de l’opposition de son choix, lors de l’élection présidentielle prévue le 12 octobre 2025. »
Pourtant, il avait reçu sept des onze candidats de l’opposition. Sans parvenir à rallier ne serait-ce que Bello Bouba ou Issa Tchiroma. Pour le politologue Louis Baassid, « ces deux opposants ont un passé historique lourd. C’est un sentiment de méfiance qui les anime aujourd’hui. Non sans oublier des manœuvres du régime qui ne souhaiterait pas un front de l’opposition. »
Boulevard pour Paul Biya
Face à une opposition éclatée, incapable de parler d’une seule voix, les chances de renverser le RDPC – bien implanté et qui utilise les moyens de l’Etat pour battre campagne – s’annoncent minces. « C’est un tapis vert qui est déroulé à Paul Biya », tranche le politologue Louis Baassid. Pour lui, seule une union aurait pu faire pression sur le régime : « Une opposition qui ambitionne de conquérir le pouvoir doit comprendre qu’il faut coaliser les forces face au mastodonte RDPC. Or, nous avons l’impression d’avoir affaire à des animateurs politiques. »
En 2018, déjà, neuf candidats étaient en lice. Biya l’avait emporté avec 71 % des suffrages, malgré la tentative de front commun autour de Maurice Kamto, soutenu in extremis par Akere Muna. Cette année, le scénario se répète. Le 27 septembre, jour du lancement officiel de la campagne, Ateki Seta Caxton (candidat du Parti de l’alliance libérale) s’est retiré en faveur de Bello Bouba, au cours d’un meeting au siège de l’UNDP à Yaoundé.
Mais ce ralliement tardif – comme d’éventuels autres – ne sera pas pris en compte par Elecam, qui a déjà imprimé et distribué les bulletins des douze candidats. « Elecam ne reconnaît pas ces arrangements de quartier. Il y a 12 candidats qui prendront part à l’élection présidentielle. Il y aura donc 12 bulletins de vote qui représentent les 12 candidats, et ce n’est pas un débat. Ceux qui voulaient les alliances ont eu tout le temps de le faire, ils ne l’ont pas fait », a tranché le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, rappelant les règles du jeu.
Quelles chances pour l’opposition ?
Même Paul Biya ironise sur les divisions de ses adversaires. Dans une vieille vidéo de trente secondes largement relayée sur la Toile ces derniers jours, il raille : « Qui sont-ils, ces magiciens qui feront du Cameroun un paradis d’un seul coup de baguette magique ? Sans doute conviendrait-il qu’ils se mettent d’accord entre eux, puisqu’ils ne sont d’accord sur rien. » L’ironie est cruelle, mais elle résume l’équation : une opposition désunie face à un pouvoir solidement organisé.
La dispersion des voix, avertit encore Louis Baassid, « profite mécaniquement au RDPC ». « La coalition des partis de l’opposition constituait une forte pression pour le parti au pouvoir, même si elle ne constitue pas une garantie pour à victoire », argumente le politologue camerounais. D’autres analystes, comme l’économiste Dieudonné Essomba, estiment que seule une stratégie fédératrice pouvait renverser Biya : « La seule stratégie qui peut battre Biya est l’agrégation des forces du changement autour d’un programme mobilisateur dans lequel chaque communauté se retrouve. »
Depuis l’ouverture au multipartisme en 1990, les tentatives de présenter un « candidat unique » face à Biya se sont soldées par des échecs. Ni en 1992 avec John Fru Ndi, ni en 2004 avec Adamou Ndam Njoya, les coalitions n’ont réussi à déloger le chef de l’État. 2025 semble s’inscrire dans la même lignée.
Mahamat Ben Abdel, à Yaoundé




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